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29.04.2008
Espèce protégée
By and by, lord, by and by
Theres a better home a-waiting
In the sky, lord, in the sky
(Gospel)
Si leur langage était indéfinissable, ils avaient toutefois emprunté certaines terminologies aux Latins. Ainsi appelaient-ils Homo Terranus, ceux que l’on nommait jadis les Terriens.
Le passe temps favori de ces extraterrestres, avait très vite été la chasse à l’Homo Terranus, si bien que cette espèce qui avait fini par vivre à l’état sauvage dans la nature, déclina rapidement. Et lorsque l’on n’en recensa plus que trente spécimens sur toute la planète, on la classa enfin « espèce protégée ». La chasse à l’Homo Terranus était donc irrémédiablement prohibée.
Et justement, en ce jours lointain, en un lieu que l’on peut appeler LA CITÉ, se tenait le procès d’un citoyen qui avait transgressé la loi, et tué un Homo Terranus avec son arbalète.
Dès son arrestation, pour sa défense, il avait prétendu que l’Homo Terranus l’avait menacé, tandis qu’il chassait le canipiot, une forme mutante de chien à douze têtes et quarante-huit pattes.
Mais des défenseurs de l’environnement s’étaient emparés de l’affaire, et comptaient bien faire condamner sévèrement le hors la loi.
Ils devaient être déçus. En effet, lors de son procès, le tueur d’Homo Terranus clama combien il avait eu peur lorsque, au détour d’un fourré, il était tombé nez à nez avec un spécimen particulièrement féroce. Et alors, l’avocat de la défense partit dans une plaidoirie vibrante, où il s’efforça de démontrer que son client n’avait fait que préserver sa vie.
Cet argument fut entendu, et le contrevenant relaxé.
Au sortir du Tribunal Suprême, de jeunes citoyens allèrent consulter Zorga, un patriarche immortel, qui était assis au soleil, en haut des gradins du Temple de la Clairvoyance.
Les jeunes citoyens lui demandèrent ce qu’il pensait de la décision de justice qui venait d’être prononcée, et Zorga répondit de sa voix douce :
— Rien de bien. Car je me souviens qu’il y a de cela très longtemps, un Terrien, comme on appelait alors un Homo Terranus, avait tué l’un des derniers spécimens d’une espèce protégée. Il avait été jugé après cela, et relaxé comme le citoyen d’aujourd’hui. Seulement, si j’use de ma mémoire infra temporelle, je ne puis que constater que l’Homo Terranus tué récemment, était le très lointain descendant de celui qui avait lui aussi mis en péril une espèce protégée.
Puis le Sage se tut, et un jeune citoyen demanda :
— Grand Sage, que peux-tu en déduire ?
Le Sage soupira :
— Qu’un jour, arriveront sur cette planète des créatures qui s’en prendront à nous, comme on s’en est pris à l’Homo Terranus. Et peut-être qu’ainsi, le cercle finira par être brisé.
— Le cercle ? s’étonna le jeune citoyen.
— Oui, le cercle, celui qui unit les composantes de l’univers, qui relie les générations et les espèces, qui tisse le grand équilibre fondamental. Que deviendra le monde lorsque le cercle sera brisé ?
Les jeunes citoyens se retirèrent, comprenant que le Sage avait besoin de méditer.
Cette nuit-là, il demeura en haut des gradins du Temple de la Clairvoyance, à contempler un cercle lumineux qui semblait danser dans un ciel dégagé. Son regard était inquiet, car avant même que ses yeux n'aient pu les voir, ses oreilles avaient perçu l’arrivée de milliers de petits engins, qui fondirent bientôt sur la Terre.
Patrick S. VAST - Avril 2008
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26.04.2008
Le meurtre de l'Underwood (partie 12)
Résumé des épisodes précédents : un meurtre commis à l’encontre d’un certain John Goddam, amène R-Job et R-Lex, deux robots-enquêteurs du XXIIIème siècle, à se rendre au XIXème où ils rencontrent Sherlock Holmes, puis en 1957 où ils se retrouvent en compagnie de James Hadley Chase et d’Agatha Christie. Ils sont à la recherche d’un certain William Goddam, ancêtre de la victime, qui a par ailleurs écrit un roman policier intitulé « L’égorgeur fantôme ». Quand James Hadley Chase annonce que William Goddam est employé par la Société NUTRIVIA, tout comme le sera son descendant en 2213, les deux robots sont prêts à partir cette fois pour l’année 1958, où ils apprennent que William Goddam a plagié un manuscrit de James Hadley Chase pour écrire son roman. Et lorsqu’ils le rencontrent, ils s’aperçoivent qu’il est le parfait sosie du médecin légiste ayant pratiqué l’autopsie de John Goddam.
Comme lui, il était doté d’une moustache noire, et de cheveux broussailleux de même couleur.
— Cher William, fit Chase, je vous présente messieurs R-Job et R-Lex, deux parfaits robots qui nous arrivent du XXIIIème siècle.
William Goddam se raidit.
— Vous voulez certainement plaisanter, James ?
— Non, il ne plaisante pas, intervint R-Job. Monsieur Goddam, si nous sommes venus de l’année 2213, c’est parce que nous enquêtons sur le meurtre de votre lointain descendant, John Goddam.
— John Goddam ! s’exclama William Goddam ; et en plus vous m’affirmez que ce que m’a annoncé James est pure vérité ?
— Absolument, fit R-Lex.
— Bon, fit William Goddam, en tout cas je ne pourrai rien vous apprendre sur ce John Goddam mort en 2213 ; vous le comprenez bien.
— Bien sûr, fit R-Job. Mais dites-moi, monsieur Goddam, vous travaillez à la Société NUTRIVIA depuis longtemps ?
— Oui, répondit William Goddam. Mais il faut dire que les origines de NUTRIVIA remontent en quelque sorte à Edward Goddam, boucher de son état, qui, en 1888, a tenté de concurrencer Jack l’éventreur.
— Ah, passionnant cela ! s’exclama R-Lex. Continuez donc.
— Eh bien, fit William Goddam, Edward Goddam a eu un fils, Andrew, qui fut un parfait végétarien. Il a transmis à ses deux propres fils, en l’occurrence mon frère Charles et moi-même, le dégoût de la viande, et comme nous sommes devenus chimistes, nous nous sommes mis en tête d’inventer une pilule remplaçant un repas complet. Et c’est ainsi qu’est née en 1937 la Société NUTRIVIA. Dans un premier temps, cette société a œuvré dans l’agro-alimentaire végétarien, mais très vite elle s’est orientée vers la recherche de la fameuse pilule nutritive qui ne devrait plus tarder à être trouvée.
— Vraiment ? fit R-Job. Ainsi vous êtes donc les pionniers de la Société NUTRIVIA qui rayonne sur tous les Etats-Unis d’Europe au XXIIIème siècle !
— Heureux de l’apprendre, fit William Goddam, mais hélas, nous ne sommes qu’en 1958, et tout n’est pas aussi merveilleux ; surtout depuis ce qui s’est passé en 1946.
— C'est-à-dire ? fit R-Lex.
William Goddam soupira longuement.
— Eh bien, figurez-vous que c’est l’année où mon frère Charles a légué à l’URSS une partie des secrets de fabrication de la pilule nutritive.
— L’URSS ! s’exclma R-Job.
James Hadley Chase intervint à ce moment-là pour expliquer le contexte géopolitique des années cinquante, et notamment la notion de « guerre froide » qui sévissait alors.
— Mais ! s’écria presque R-Lex, cette URSS, serait donc également cette Russie qui, au XXIIIème siècle s’appelle la Cosaquie et pose bien des problèmes à l’ensemble des autres États européens.
— Sans doute que les bégaiements de l’Histoire sont une réalité, déclara Chase.
— Mais au fait, qu’est-ce qui a poussé votre frère à collaborer avec l’URSS, monsieur Goddam ? demanda R-Lex.
William Goddam soupira encore.
— Eh bien, disons que Charles a adhéré à l’idéologie soviétique, via une certaine Valentina Popovitch.
— Ah, je comprends, fit R-Job. Et vous m’avez dit que votre frère n’avait légué qu’une partie des secrets de fabrication de la pilule nutritive…
— C’est exact, fit William Goddam. En fait, Charles n’a fait que m’assister, c’est moi qui ai le plus travaillé à l’élaboration du projet.
— Donc, vous possédez les compléments indispensables à l’élaboration de la pilule nutritive, fit R-Lex.
— Oui, fit William Goddam, mais ce qu’a transmis Charles aux Soviétiques peut grandement les aider à découvrir la pilule les premiers. C’est bien pour cela que les actionnaires de NUTRIVIA m’ont ôté toute responsabilité dans la gestion de la société. Ils ont voulu marquer le coup de cette façon.
— Ils n’ont quand même pas pu vous écarter complètement, fit remarquer R-Lex.
— Non, fit William Goddam avec un sourire, car sans moi, plus de pilule nutritive pour eux.
— Il semblerait que cette situation ait perduré au cours des siècles, fit R-Job. Car apparemment, John Goddam était un employé de la société, mais guère un haut responsable.
— La trahison de Charles a donc eu des conséquences incommensurables, en déduisit William Goddam.
— Et Charles se trouve donc actuellement en URSS ? demanda R-Lex.
— Très probablement, fit William Goddam.
— Et vous n’avez rien d’autre à nous apprendre à propos de votre frère ? demanda R-Job.
— Heu... non, fit William Goddam.
— Il faut que je vous annonce quelque chose, fit R-Job. Si vous ne possédez aucune ressemblance avec John Goddam, par contre vous êtes le parfait sosie du médecin légiste qui a pratiqué son autopsie.
— Voilà qui est surprenant, fit William Goddam, mais je n’ai pas d’explication.
— Et qu’est-ce qui a pu amener un inventeur de pilule nutritive à publier un roman policier emprunté à James Hadley Chase ? demanda R-Lex.
— Oh, l’envie de me sortir de toutes mes préoccupations, sans doute, fit William Goddam.
— Oui, c’est une façon parmi tant d’autres, estima Chase.
William Goddam hocha doucement la tête en souriant, et annonça qu’il allait se retirer.
Bientôt, les deux robots-enquêteurs se retrouvèrent avec James Hadley Chase, et R-Job demanda :
— Au fait, monsieur Chase, pourrions-nous voir votre machine à écrire ?
Le romancier parut surpris, et fit :
— La nouvelle ?
— Pourquoi, vous avez changé de machine récemment ?
— Oui, j’ai acheté une machine plus moderne, plus actuelle que ne l’était bien sûr ma vieille UNDERWOOD de 1926.
— Et vous avez gardé cette vieille UNDERWOOD ? demanda R-Lex.
— Eh bien, fit l’écrivain, j’ai pensé la garder par nostalgie. C’est sur cette machine que j’ai écrit « Le tueur du Kent » devenu « L’égorgeur fantôme » ; mais pour bien montrer à William Goddam que je ne lui tenais aucunement rigueur de m’avoir plagié, je la lui ai offerte.
— Encore un élément très intéressant ! s’exclama R-Job. Bon, monsieur Chase, je pense que nous allons prendre congé, car il y a beaucoup de travail qui nous attend en 2213.
— Très bien, comme vous voulez, fit Chase, je vais vous appeler un taxi.
Les deux robots repartirent pour Hyde Park avec un chauffeur de taxi différent de celui de la fois précédente, et n’eurent aucun mal à retrouver leur Tempornef grâce à la pancarte Coca-Cola.
Ils furent accueillis au XXIIIème siècle par R-Jens qui les conduisit aussitôt voir un individu de haute taille, aux cheveux coupés en brosse, et à la barbe finement taillée, vêtu d’une blouse blanche.
— Mes amis, fit R-Jens, je vous présente R-Stokovof, le premier robot-médecin-légiste qui nous arrive tout droit de l’usine spéciale de Varsovie, État de Vodkaïe
Les deux enquêteurs saluèrent le médecin légiste, et R-Jens annonça :
— Je crois deviner, chers R-job et R-Lex, que vous avez des choses très importantes à nous apprendre, mais R-Stokovof et moi-même vous avons préparé une petite surprise.
Les deux enquêteurs parurent tout de suite intéressés, et R-Jens ne les fit pas languir plus longtemps.
— Oui, figurez-vous, dit-il, que lors de l’autopsie, on a ôté une partie du cerveau de John Goddam ; n’est-ce pas, R-Stokovof ?
— Tout à fait, fit ce dernier, et pas n’importe quelle partie, puisqu’il s’agit de toute évidence de l’hippocampe, là où sont stockées des données fondamentales.
( la suite samedi prochain)
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22.04.2008
Une histoire de surveillant
Et c’est en cliquant ici.
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19.04.2008
Le meurtre de l'Underwood (partie 11)
Résumé des épisodes précédents : un meurtre commis à l’encontre d’un certain John Goddam, amène R-Job et R-Lex, deux robots-enquêteurs du XXIIIème siècle, à se rendre au XIXème où ils rencontrent Sherlock Holmes, puis en 1957 où ils se retrouvent en compagnie de James Hadley Chase et d’Agatha Christie. Ils sont à la recherche d’un certain William Goddam, ancêtre de la victime, qui a par ailleurs écrit un roman policier intitulé « L’égorgeur fantôme ». Quand James Hadley Chase annonce que William Goddam est employé par la Société NUTRIVIA, tout comme le sera son descendant en 2213, les deux robots sont prêts à partir cette fois pour l’année 1958, où ils apprennent que Chase et William Goddam ne sont qu’une seule et même personne !
Les deux robots écarquillèrent les yeux et s’exclamèrent :
— Mais d’où tenez-vous cela ?
Le libraire ne se départit pas, bien au contraire, de son air malicieux pour répondre :
— Figurez-vous qu’il y a de cela 32 ans, je faisais partie du comité de lecture des éditions Smith & Stetson, et à ce titre, j’ai été amené à refuser le manuscrit d’un certain René Brabazon Raymond, qui devait devenir célèbre sous le pseudonyme de James Hadley Chase. Je n’ai guère apprécié le roman, mais j’ai gardé en mémoire ce qu’il racontait. Aussi, quand j’ai lu « L’égorgeur fantôme » d’un certain William Goddam, il ne m’a pas fallu longtemps pour me rendre compte que James Hadley Chase qui possède maintenant une notoriété plus que certaine, avait voulu régler son compte à un échec de jeunesse.
— Très intéressant tout cela, fit R-Job.
— Bon, il ne nous reste plus qu’à revoir James Hadley Chase et retrouver surtout le 90, Wardour Street, fit R-Lex.
— Sans doute, fit le libraire, on ne peut plus rigolard.
Les deux amis se mirent en route et traversèrent Londres, en demandant sans cesse leur chemin. Et ils venaient juste d’arrêter une femme accompagnée d’un jeune garçon d’une dizaine d’années, quand celle-ci s’exclama :
— Oh, messieurs, vous ressemblez étrangement à mon mari, mais sans cheveux ! N’est-ce pas David ?
Le dénommé David regarda les deux robots avec méfiance.
— Il paraît que nous ressemblons à un certain David Bowie, fit R-Job, comme pour l’amadouer.
Ce fut plutôt réussi, car les yeux du jeune David s’illuminèrent, et il s’exclama :
— Bowie ! c’est comme cela que je veux m’appeler maintenant ! Oui, David Bowie !
— Mais voyons, fit sa mère manifestement désolée, tu t’appelles David Jones, pas David Bowie !
— Si, je veux m’appeler David Bowie, insista le jeune garçon.
R-Job et R-Lex préférèrent en rester là, et R-Job déclara tandis que les deux enquêteurs avaient repris leur marche :
— On dirait que l’on a déclanché quelque chose chez ce jeune garçon.
— Mais voyons, R-Job, fit R-Lex, nous venons tout simplement de rencontrer le futur David Bowie ; David Jones de son vrai nom.
— Ah, mais bien sûr, fit R-Job. Où avais-je donc la tête ?
— D’autant qu’en parlant de tête, fit R-Lex, c’est la sienne qui nous a servi de modèle.
Les deux comparses continuèrent leur chemin, et après avoir marché durant des kilomètres, ils finirent par arriver à la maison de James Hadley Chase.
Après leur avoir ouvert, celui-ci ne parut pas très enchanté.
— Ah, monsieur Chase, fit R-Job, nous voici revenus. Un an s’est écoulé, du moins pour vous.
— Oui, c’est vrai, fit Chase, mais entrez donc.
Les deux robots s’exécutèrent, et retrouvèrent la pièce où l’écrivain les avait déjà reçus en 1957.
— Bon, allons droit au but, fit R-Job, nous avons appris que William Goddam et vous-même ne formez qu’une seule et même personne ! Est-ce exact ?
— Ah, vous êtes au courant, fit Chase, d’un air morne. Eh bien, pour tout vous avouer, c’est entièrement faux.
Les deux robots eurent un mouvement de recul.
— C’est entièrement faux, répéta Chase. Mais que je vous raconte tout en détails. Alors que je n’avais que 18 ans, en 1924, j’ai envoyé aux éditions Smith & Stetson, le manuscrit d’un roman que j’avais intitulé « Le tueur du Kent » ; le Kent étant ma région natale. Le manuscrit a été refusé, et tout aurait dû en rester là. Mais comme vous m’aviez parlé du roman « L’égorgeur fantôme » de William Goddam, j’ai acheté cet ouvrage à sa parution à l’occasion des fêtes de fin d’année. Et voilà qu’en le lisant, j’ai retrouvé intégralement mon œuvre de jeunesse. Il s’agit d’un pur plagiat, hormis le titre.
— Incroyable ! s’exclama R-Lex. Et vous n’êtes pas allé demander des comptes à William Goddam ?
— Bien sûr ! rétorqua Chase. Et je l’ai tout simplement trouvé à la société NUTRIVIA où il continue de travailler malgré le succès de mon… enfin, de son roman.
— Et que vous a-t-il donné comme explication ? demanda R-Job.
— Eh bien, fit Chase, qu’il était un grand admirateur de mes romans, et que l’un de ses amis qui travaille chez Smith & Stetson, lui ayant remis mon manuscrit qui avait été miraculeusement gardé, il avait décidé de le publier sous son propre nom. À son corps défendant, on peut retenir que l’une des victimes de mon tueur du Kent ayant le même patronyme que lui, cela ait pu l’encourager dans son imposture.
— Monsieur Chase, fit gravement R-Job, vous pourriez nous remettre un exemplaire de ce roman ?
— Je vais vous remettre sans problème celui que j’ai acheté. Ce n’est pas la peine que je le garde, puisque par sentimentalisme, j’avais conservé le manuscrit de ma jeunesse.
Chase partit dans une autre pièce, et revint avec un livre à la couverture cartonnée à la main.
— Voici le fameux roman, fit-il.
Il le tendit à R-Job qui le prit et dit :
— Au fait, que pense votre maison d’édition de cette affaire ?
— Oh, fit Chase, elle a justement racheté Smith & Stetson. Mon agent m’a quand même demandé si j’étais prêt à entreprendre des poursuites à l’encontre de William Goddam ; mais j’ai fait savoir que non.
— Et serait-il possible de rencontrer William Goddam ? demanda R-Lex.
— Rien de plus facile, fit Chase. Il m’est infiniment reconnaissant de ne pas avoir trop mal pris sa mauvaise plaisanterie, et je peux lui demander tout ce que je veux.
— Eh bien, reprit R-Lex, si vous pouviez l’inviter à venir nous rencontrer tout de suite…
—Aucun problème, fit Chase.
Il repartit dans une autre pièce, et en revint très vite avec à la bouche, ce que l’on appelait dans les temps très anciens, « une cigarette ».
— Voilà, il sera ici dans un petit quart d’heure, annonça Chase. La Société NUTRIVIA se trouve dans les parrages.
— Parfait, fit R-Job. Au fait, monsieur Chase, pour changer de sujet, je vois que vous fumez, n'est-ce pas ?
— Heu… oui, fit Chase. Pourquoi me posez-vous cette question ?
— Eh bien, reprit R-Job, parce que le tabac a complètement disparu de la planète au XXIIIème siècle.
— Bigre ! fit Chase. Je pense que je ne me plairais pas au XXIIIème siècle. Et quand donc le tabac a-t-il exactement disparu de la planète ? Que je sache à quoi m’en tenir.
— Oh, fit R-Lex, vous avez encore le temps. Pour ce qui est de l’État de Francie où nous vivons, le tabac a été totalement interdit en 2018.
— Interdit ! s’exclama Chase. C'est-à-dire ?
— C'est-à-dire, continua R-Lex, qu’à partir de cette année-là, il a été formellement interdit de fumer en tout lieu.
— Tout lieu ! s’écria presque cette fois-ci Chase.
— En tout lieu, répéta R-Job : dans la rue, chez soi…
— Et que risquait-on alors, demanda Chase, très angoissé.
— Oh, fit R-Lex, rien que quinze années d’emprisonnement.
— Et des gens ont vraiment été emprisonnés ? fit Chase, presque dans un souffle.
— Bien sûr, fit R-Job, il y eut des centaines de milliers de contrevenants qui furent emprisonnés, et très peu sortirent avant l’exécution complète de leur peine.
Chase était abasourdi, et il continua de converser avec les deux robots sur ce qui lui apparaissait comme une énormité, jusqu’à ce que l’on sonne à sa porte.
Il se dépêcha alors d’aller ouvrir, et bientôt, ce fut au tour de deux robots d’être abasourdis, quand Chase leur amena un individu qu’il présenta comme étant William Goddam.
En effet, à ne pas en douter, celui-ci était le parfait sosie du médecin légiste qui avait tenu des propos robotphobes, et surtout pratiqué l’autopsie de John Goddam.
( la suite samedi prochain)
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15.04.2008
Destination futur
En restructurabnt le blog, j'ai perdu "Destination futur" dans la rubrique Recueil de nouvelles. Je la remets donc en ligne.
C'est à découvrir ou à redécouvrir en cliquant juste en dessous.
18:20 Publié dans Recueils de nouvelles | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
12.04.2008
Le meurtre de l'Underwood (partie 10)
Résumé des épisodes précédents : un meurtre commis à l’encontre d’un certain John Goddam, amène R-Job et R-Lex, deux robots-enquêteurs du XXIIIème siècle, à se rendre au XIXème où ils rencontrent Sherlock Holmes, puis en 1957 où ils se retrouvent en compagnie de James Hadley Chase et d’Agatha Christie. Ils sont à la recherche d’un certain William Goddam, ancêtre de la victime, qui a par ailleurs écrit un roman policier intitulé « L’égorgeur fantôme ». Quand James Hadley Chase annonce que William Goddam est employé par la Société NUTRIVIA, tout comme le sera son descendant en 2213, les deux robots sont prêts à partir cette fois pour l’année 1958.
— Cette société aurait-elle donc de l’importance ? fit Agatha Christie.
— Oui, confirma R-Job. John Goddam, le descendant de William Goddam, y travaillait. Et il avait quitté la Britanie pour la Francie suite à une promotion, car le siège de cette société se trouve en 2213 à Paris.
— Britanie, Francie ! s’exclama Chase, décidément les gens du XXIIIème siècle ne manquent vraiment pas de poésie. Qu’en pensez-vous, Agatha ?
— Sans aucun doute, James, fit celle-ci, mais il s’avère que la famille Goddam entretient une relation avec la Société NUTRIVIA depuis plusieurs siècles. Enfin, si l’on se place en 2213, bien sûr.
— Oui, et cela pourrait d’ailleurs avoir un rapport avec le meurtre pour lequel nous enquêtons, fit R-Lex.
— Peut-être, fit Agatha Christie. Mais voyons comment procèderait mon cher Hercule Poirot s’il avait à démêler une semblable affaire ? Bah, il chercherait en effet à trouver un lien avec le passé. Votre idée de rencontrer William Goddam n’est pas mauvaise.
— Nous le pensons aussi, fit-R-Job.
Et il se tourna vers R-Lex qui acquiesça de la tête.
— Bon, reprit-il, vous êtes prêts à nous suivre jusqu’à notre Tempornef ?
James Hadley Chase pâlit.
— Non, vraiment, je n’y tiens pas, assura-t-il.
— À bien y réfléchir, je ne pourrai finalement pas vous accompagner, déclara Agatha Christie. J’ai un manuscrit à terminer dans les plus brefs délais.
— Très bien, fit R-Job, nous allons donc retourner à Hyde Park.
— Votre appareil se trouve là-bas ? demanda Chase.
— Oui, confirma R-Lex.
— Mais vous ne craignez pas que quelqu’un s’en accapare ? s’étonna Agatha Christie.
— Non, répondit R-Job, car nous l’avons rendu invisible.
— Ah, très astucieux, estima James. Mais vous n’allez pas vous rendre jusqu’à Hyde Park à pied ; je vais vous appeler un taxi.
Et c’est ainsi que les deux robots se retrouvèrent dans une grosse voiture aux formes arrondies et toute noire, après avoir salué les deux romanciers, et promis de revenir leur rendre une petite visite dès qu’ils en auraient le temps.
C’était James Hadley Chase qui avait réglé par avance la course compte tenu que les deux robots ne possédaient pas le moindre penny, selon le terme qu’il avait lui-même employé.
Le chauffeur de taxi était un petit gros à la bouille aussi ronde que rouge, qui regarda tout d’abord d’un drôle d’œil les deux individus vêtus de vinyle jaune qui avaient pris place à bord. Mais finalement il se dérida et échangea même quelques mots avec eux.
Quand il ne fut plus accaparé que par la conduite de son automobile, R-Job dit à son compagnon en parlant toutefois avec une certaine discrétion :
— As-tu vu comme les deux romanciers se sont dégonflés quand il a été question du Tempornef ? Même Agatha Christie qui avait pourtant l’air partante au départ, s’est rétractée.
— Oui, pas très téméraires ces humains, jugea R-Lex.
— Enfin, ne tombons pas dans l’humanophobie, fit R-Job.
Les deux robots pouffèrent, et gardèrent un air amusé jusqu’à leur arrivée à Hyde Park.
— Voilà, vous êtes rendus, fit le chauffeur de taxi ; je vous dépose devant l’entrée principale ?
— Heu… oui, fit R-Job.
Bientôt, les deux robots descendirent du taxi, et éprouvèrent simultanément le même malaise. Ils se trouvaient devant Hyde Park qui était un lieu immense où il n’allait pas être facile, pour ne pas dire impossible, de retrouver leur Tempornef. Voilà une évidence que leur cerveau pourtant suprasonic n’avait pas envisagé ou même capté.
Les deux comparses entrèrent dans le parc, et commencèrent à l’arpenter en pointant leur index et en pensant très fort que le Tempornef allait redevenir visible. Heureusement, il n’y avait pas trop de monde dans le parc, ce qui leur évitait de se faire remarquer. Ils déambulèrent ainsi pendant deux bonnes heures, sans avoir réussi à récupérer leur appareil. Alors, découragés, ils s’assirent tous deux sur un banc, et R-Job déclara :
— Bon, il ne nous reste plus qu’à attendre patiemment la publication du roman « L’égorgeur fantôme » du fameux William Goddam, puis de le rencontrer. Nous arriverons alors peut-être à résoudre enfin l’énigme qui nous est posée, et nous devrons attendre environ 256 ans pour fournir les conclusions de notre enquête à R-Jens.
— En effet, soupira R-Lex, faute de récupérer notre machine à voyager dans le temps, il ne nous reste plus qu’à utiliser la patience.
Mais le robot venait à peine de terminer sa phrase, qu’un bruit sourd retentit.
Les deux compagnons virent aussitôt, juste devant eux, un homme qui paraissait pour le moins groggy. Il était facile de faire le rapprochement entre le bruit entendu, et la situation de l’individu, qui venait très probablement de se cogner assez violemment contre quelque chose d’invisible.
Les deux robots se levèrent d’un coup et coururent vers l’individu.
Celui-ci paraissait plutôt sonné, mais tenait quand même debout.
— Ça va ? pas trop de mal ? demanda R-Job.
— Heu… non, bredouilla l’individu qui avait l’air vraiment de se demander ce qui lui était arrivé.
R-Job et R-Lex s’enquirent encore de son état de santé, mais comme l’individu partit bientôt d’un bon pied, ils se dépêchèrent de pointer leur index droit devant eux en pensant très fort au Tempornef, qui réapparut très vite. Ils se hâtèrent de prendre place à bord, puis partirent rapidement pour le mois de janvier 1958 où l’on devait être capable de trouver le roman de William Goddam.
Ils arrivèrent encore à Hyde Park qui était recouvert de neige. C’était vraiment l’hiver.
Les deux robots hésitèrent à rendre invisible leur appareil après ce qui s’était passé précédemment, mais s’y employèrent quand même après avoir repéré à proximité une grande pancarte ventant les mérites d’un produit appelé Coca-Cola, qui leur servirait assurément de repère. Puis ils sortirent du parc, et après avoir arrêté une passante pour lui demander où l’on pouvait trouver une librairie, ils empruntèrent une petite rue. Ils s’arrêtèrent bientôt devant une boutique somme toute pittoresque. Ils entrèrent, ce qui provoqua une légère sonnerie, et se retrouvèrent dans une petite pièce où un nombre effarants de livres étaient rangés sur des étagères. Pour les deux ressortissants du XXIIIème siècle qu’étaient R-Job et R-Lex, ce lieu était tout bonnement magique.
Un vieil homme tout ridé et vêtu d’un étrange vêtement gris lui arrivant aux pieds, qui se tenait derrière un comptoir, leur demanda :
— Je peux vous aider, messieurs ? Vous cherchez un ouvrage particulier ?
— Heu, oui, fit R-Job, « L’égorgeur fantôme » de William Goddam ; il s’agit d’un roman policier.
— Ah, désolé, fit le libraire, mais il ne m’en reste plus un seul exemplaire.
R-Job et R-Lex prirent un air contrarié.
— Ah, c’est très ennuyeux, ça, fit R-Job. Bon, nous allons devoir essayer une autre librairie.
Les deux robots allaient quitter les lieux, quand R-Lex demanda brusquement :
— Au fait, vous ne sauriez pas où l’on pourrait trouver William Goddam ?
Le libraire prit aussitôt un air malicieux pour répondre :
— 90, Wardour Street.
R-Lex sourit.
— C’est que nous sommes déjà allés à cette adresse, et nous n’y avons pas trouvé William Goddam, mais James Hadley Chase.
Alors le libraire ne put s’empêcher de pouffer, et d’annoncer, avec un air encore plus malicieux :
— Mais, mes chers amis, William Goddam et James Hadley Chase ne sont qu’une seule et même personne.
( la suite samedi prochain)
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08.04.2008
Duo
— Si vous ne pouvez plus me supporter, il faut faire quelque chose !
Le Dr Lesigne regarda avec effarement Solange, sa secrétaire depuis trente ans, et dit :
— Mais voyons, tout va bien.
Solange soupira :
— Mais non, tout ne pas bien, et vous le savez ; si vous en avez assez de mes services, eh bien, licenciez-moi !
Le praticien haussa les épaules.
— Écoutez, si vous en avez marre de travailler pour moi, c’est très simple, il vous suffit de démissionner.
Solange demeura anéantie, en regardant le dos du Dr Lesigne s’éloigner de sa vue, le blanc de sa blouse prendre de plus en plus de distance.
Trente ans de tête à tête avec ce chirurgien-dentiste, voilà ce qu’avait vécu jusqu’à ce jour Solange. Trente ans de collaboration. Au début, elle s’occupait uniquement du secrétariat, de la paperasse administrative. Puis à cela s’était ajouté l’accueil de la clientèle, et très vite, elle avait été autorisée à entrer dans la sacro-sainte salle de soins. Elle était devenue l’assistante à part entière du praticien. Pendant longtemps, leur tête à tête avait eu lieu à visage découvert, sans masque ; puis, mesures de précaution, mesures d’hygiène obligent, il avait eu lieu avec un masque en tissu dissimulant la moitié de leur visage. Mais ce tête à tête avait toutefois continué à se faire dans l’intimité des bouches grandes ouvertes, des moyennes ou petites caries, des plombages sautés, des couronnes délabrées, des bridges endommagés, des pivots branlants. Trente ans passés dans les odeurs d’anesthésiques et d’antiseptiques. Ils avaient formé tous deux un véritable duo, un couple professionnel, un couple de la douleur et du soulagement, des sensibilités au chaud ou au froid, des abcès ou des gingivites, des dents qui se déchaussent, ou dont les racines sont tenaces en cas d’extraction. Tout cela forge une relation : platonique dans l’absolu, mais passionnelle dans l’art de la dentisterie, et dans le quotidien.
Quand Solange avait été embauchée par le Dr Lesigne, elle avait 23 ans et lui 33. Il était séduisant, elle était attirante, mais ils n’avaient jamais franchi la frontière naturelle que constituait le fauteuil sur lequel prenaient souvent place des patients angoissés par ce qui les attendait. Elle était mariée, lui aussi ; elle n’avait pas eu d’enfants, il ne lui avait jamais parlé des siens. Tout était simple, sain entre eux, cordial même, jusqu’au début de l’année dernière.
Le Dr Lesigne était devenu soudain irritable, et s’était permis des remarques de plus en plus désobligeantes. Solange n’avait pas compris, s’était interrogée. Que pouvait-il bien s’être passé ? Trois ans plus tôt, lorsque l’épouse du praticien était décédée dans un accident de voiture, il était resté d’humeur égale. Il souffrait, c’était visible, mais il ne s’en était jamais pris à Solange.
Alors pourquoi ce changement depuis un an ? Et surtout, pourquoi cette aggravation depuis un mois ?
Était-ce l’usure du temps ? Ce couple professionnel subissait-il les effets dévastateurs des chapelets d’années qui défilent ?
Solange voulait mettre un terme à cette situation. Mais comme l’avait déjà signifié plusieurs fois le Dr Lesigne, elle n’avait qu’à démissionner.
Il en était hors de question ! On n’abandonne pas comme cela 30 ans de sa vie ! C’était à lui de prendre l’initiative de la rupture ; de leur rupture.
Solange dormit très mal cette nuit-là, et arriva au cabinet dentaire le lendemain avec de grands cernes sous les yeux.
Le Dr Lesigne répondit à peine à son bonjour, et l’appela alors qu’il s’affairait autour de la première patiente de la journée.
Solange avait pour mission de s’occuper de la pompe à salive, et elle remplissait sa tâche avec tout le sérieux nécessaire, quand soudain, le praticien redressa la tête, ôta son masque de protection et hurla à l’intention de son assistante :
— Mais espèce de bonne à rien, il faut donc que je m’occupe moi-même de cette fichue pompe à salive ?! Vous n’en êtes même pas capable !
Solange avait sursauté, et son cœur battait à se rompre. Elle regarda avec effroi les yeux pleins de haine qui la fixaient, lâcha la pompe à salive, puis sortit précipitamment de la salle de soins.
Quelques minutes plus tard, elle était dans la rue, marchant d’un pas rapide tout en sanglotant.
Il fallait qu’elle parle à quelqu’un de ce qui venait de lui arriver. Elle n’avais pas d’amies, et son mari était comme très souvent parti en déplacement pour plusieurs semaines. Alors il ne lui restait plus qu’à se rendre chez le Dr Lange, son médecin traitant.
La salle d’attente de ce dernier était déjà remplie. Et au fur et à mesure que les patients défilaient dans son cabinet, il en arrivait d’autres. Si bien que lorsque ce fut le tour de Solange dans le milieu de la matinée, elle était toujours aussi pleine.
Le Dr Lange avait l’air fatigué, et il écouta le récit que lui livra Solange en sanglotant, en étouffant par trois fois un bâillement. Il devait songer à tous les patients qui l’attendaient encore à côté, à ses consultations de l’après-midi ; alors, soudainement, presque brusquement, il dit :
— Écoutez, je vais vous prescrire un arrêt de quinze jours, ça vous permettra de franchir ce mauvais cap.
Solange qui avait été coupée net dans ses paroles, hoqueta légèrement, et hocha la tête avec fatalisme.
Elle quitta quelques minutes plus tard le Dr Lange qui lui souhaita « bon courage », avec son arrêt de travail et une ordonnance de somnifères dans son sac à main.
Elle se retrouva seule dans sa maison. Son mari était à Vienne ou à Madrid, elle ne s’en souvenait plus. Elle se rendit à la pharmacie pour acheter les somnifères. Elle pensait que dormir lui ferait le plus grand bien.
Le lendemain à 7 h, elle appela le cabinet dentaire. Elle savait qu’à cette heure-là, ce serait Louise, la femme de ménage qui lui répondrait. Elle n’avait surtout pas envie d’avoir affaire au Dr Lesigne pour annoncer qu’elle ne viendrait pas travailler durant quinze jours et qu’elle allait envoyer son arrêt de travail.
Elle le posta un peu plus tard, et elle était juste revenue chez elle, lorsque le téléphone sonna. Elle hésita à aller décrocher, mais au bout de dix sonneries, s’y résigna.
Comme elle le craignait, c’était le Dr Lesigne. Il lui demanda de lui indiquer où elle avait caché son carnet de rendez-vous, car il n’arrivait pas à mettre la main dessus. Il était très énervé, et aboyait presque au téléphone. Solange s’efforça de rester calme pour lui dire d’une voix toutefois tremblante, que le carnet en question se trouvait comme d’habitude sur son bureau. Le praticien entra dans une folle colère et se mit à l’insulter copieusement. Puis il conclut la conversation en déclarant que puisqu’elle ne voulait pas le renseigner, il allait venir chercher son carnet chez elle. Et il raccrocha brusquement.
Solange resta avec le combiné du téléphone à la main, tremblant de tout son corps.
Elle finit par raccrocher, et alors, aussitôt, la peur qui l’avait assaillie, se transforma en une terrible colère doublée d’une horrible haine. Comment, il allait oser venir violer son intimité, la violer en quelque sorte ! C’était inadmissible, impossible ! Elle tourna en rond dans sa maison, passant d'une pièce à une autre, pour finir dans la cuisine.
Alors machinalement, elle s’avança jusqu’au buffet, en ouvrit un tiroir, et sortit un couteau au manche en bois et à la lame très longue : le couteau à découper la viande.
Elle serra très fort le manche dans sa main, en pensant intensément à l’instant où elle enfoncerait la lame dans l’abdomen de son tortionnaire, de son violeur.
Quand la sonnette de la porte d’entrée retentit, elle alla ouvrir d’un air décidé.
Elle trouva le Dr Lesigne immobile devant elle ; mais elle tressaillit aussitôt, en voyant qu’il tenait un pistolet dans sa main droite.
Le praticien regarda pour sa part le couteau que Solange pointait vers lui, et un sourire de satisfaction apparut sur son visage où les années avaient imprimé les traces de leur passage.
— Ah, Solange, fit-il, je savais bien que l’on ne pouvait pas se quitter banalement, bêtement, par une vulgaire démission ou un sordide licenciement ; un acte tristement administratif, bassement paperassier. Notre relation mérite bien mieux que cela. Elle ne peut être rompue que par quelque chose de très fort, de désespéré, d’absolu. Voilà qui me rassure, Solange.
Puis le praticien rangea tranquillement son pistolet dans le poche de son pardessus, et tourna les talons pour s’en aller.
Solange demeura anéantie, en regardant le dos du Dr Lesigne s’éloigner de sa vue, le gris anthracite de son pardessus prendre de plus en plus de distance.
Elle rentra chez elle, retourna à la cuisine, et s’assit sur un tabouret. Elle resta immobile, avec son couteau à la main ; il ne lui fallut que quelques secondes pour éclater en sanglots, pleurer sans retenue sur la fin du duo qu’elle avait formé avec le praticien durant 30 longues années de leur vie.
***
Le lendemain, à son réveil, après une nuit parfaite grâce aux somnifères, Solange alla chercher dans la boîte aux lettres, le journal qu'un distributeur y avait laissé de bonne heure.
Elle revint avec à la main, et se rendit à la cuisine pour boire une tasse de café.
Mais contrairement à son habitude, elle s’assit tout d’abord sur un tabouret pour jeter un coup d’œil à la première page du journal. Alors elle tressaillit, en voyant la photo du Dr Lesigne, et le titre : « Mort d’un chirurgien-dentiste »
Elle lut rapidement l’article. On rapportait que le praticien avait été découvert mort la veille en fin de matinée, par une cliente qui s’était inquiétée que personne ne vienne la chercher dans la salle d'attente. On indiquait par ailleurs que le Dr Lesigne s’était très vraisemblablement suicidé, en — et c’était un comble pour un chirurgien-dentiste —, se tirant une balle dans la bouche.
Le journal s’échappa des mains de Solange et tomba sur le carrelage de la cuisine. Alors, le regard de Solange se mit à errer dans la pièce, pour au bout d’un instant, se poser sur la paillasse de l’évier ; là où la veille, elle avait abandonné le couteau à découper la viande.
Patrick S. VAST - Mars 2008
18:06 Publié dans Mes nouvelles en ligne | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
05.04.2008
Le meurtre de l'Underwood (partie 9)
Résumé des épisodes précédents : un meurtre commis à l’encontre d’un certain John Goddam, amène R-Job et R-Lex, deux robots-enquêteurs du XXIIIème siècle, à se rendre au XIXème pour y trouver un couteau et la signification du mots « UNDERWOOD », figurant sur un mystérieux instrument trouvé chez la victime. Au cours de ce voyage dans le temps, ils rencontrent Sherlock Holmes ainsi que celui qu’ils croient être Jack l’éventreur, apprennent qu’une UNDERWOOD serait une machine à écrire, et trouvent un couteau apparemment semblable à celui ayant servi au meurtre. À leur retour en 2213, ils apprennent que la victime a eu pour ancêtres l’homme qu’ont rencontré nos deux héros au XIXème siècle et qui n’était pas du tout l’éventreur, ainsi qu’un écrivain de polars qui a publié en 1957 un roman intitulé « L’égorgeur fantôme ». Il n’en faut pas plus pour que nos deux héros partent pour cette année bien précise, où à la place de William Goddam, il découvre James Hadley Chase.
Les deux robots regardèrent le dénommé James Hadley Chase d’un air interrogateur, et celui-ci dit :
— Ah, c’est vrai, vous arrivez du XXIIIème siècle, ma notoriété n’est apparemment pas parvenue jusque-là. Mais entrez donc, que nous nous entretenions un peu de ce qui vous préoccupe.
Les deux robots suivirent l’écrivain qui les amena dans une grande pièce meublée de façon assez proche de celle du XXIIIème siècle, si ce n’est que tous les accessoires apparemment en plastique ou assimilé, étaient apparents.
— Prenez place, messieurs, dit Chase, je vais vous servir un petit scotch.
Le voyant prendre une bouteille, R-Job s’exclama :
— Non, merci, nous ne buvons pas !
— Ah, vous ne touchez pas à l’alcool ? fit Chase.
— À rien du tout, précisa R-Job.
— Vous ne prendriez même pas un verre de lait ?
— Non, vraiment rien, fit R-Lex.
— Bon, alors, ok, fit Chase.
Au même moment, une sonnette retentit.
— Ah, c’est mon amie Agatha ! s’exclama l’écrivain.
Il alla ouvrir et revint avec une femme d’une bonne soixantaine d’années, aux cheveux blancs permanentés, élégamment vêtue à la mode de ce qui était assurément celle de 1957.
— Messieurs, fit James Hadley Chase aux deux robots qui se tenaient toujours debout dans la pièce, je vous présente mon amie Agatha Christie. Elle est romancière comme moi-même, et également dans le genre policier, mais en moins noir peut-être.
— Disons, commença Agatha Christie, que je fais plutôt dans le roman à énigmes, avec notamment mon célèbre détective Hercule Poirot, tandis que James met en scène des personnages glauques, et en plus dans le contexte des USA où il n’a jamais seulement posé un pied !
— Voyons, Agatha ! fit Chase en feignant de se fâcher, ce n’est pas la peine de divulguer mes secrets.
— Mais celui-ci n’en est plus un, se défendit Agatha Christie, et ces deux gentlemen doivent être au courant. Au fait, James, vous ne me les avez pas présentés !
— Oui, c’est vrai, fit Chase ; eh bien, je vous présente deux ressortissants du XXIIIème siècle, qui recherchent William Goddam, la personne qui m’a cédé cette maison, et plus particulièrement « L’égorgeur fantôme », un roman qu’il aurait écrit en 1957.
— Vous avez de plus en plus d’humour, James, estima Agatha Christie. Vous pourriez redevenir sérieux ?
R-Job intervint aussitôt.
— Madame Christie, tout ce que votre ami vient de vous dire est rigoureusement exact. Enfin, il manque encore un élément : R-Lex ici présent, et moi-même, sommes de parfaits robots.
Agatha Christie écarquilla tout d’abord les yeux, puis finalement dit :
— Bon, j’écris du policier, mais j’aurais aussi bien pu me lancer dans la science-fiction ; alors, pourquoi ne pas vous croire ?
— C’est tout à fait ce que je me suis dit en les écoutant, fit Chase.
— Alors, tout est pour le mieux, estima R-Lex.
— Et pourquoi cherchez-vous absolument William Goddam et son roman ? demanda Agatha Christie.
— Il faut que l’on vous explique tout, fit R-lex.
Et il se lança.
Lorsqu’il eut fini, il s’aperçut que les deux romanciers s’étaient assis chacun dans un fauteuil.
— Passionnant, oui vraiment passionnant, fit Agatha Christie après avoir repris ses esprits.
— Cher Agatha, fit Chase, je vais nous servir un scotch bien tassé.
— Oui, il sera le bienvenu, déclara Agatha Christie, car j’ai besoin de faire aller ma cervelle.
Et tandis que Chase était parti s’activer dans une autre pièce, Agatha Christie dit aux deux robots :
— Mais vous comprenez parfaitement notre langue, et de plus vous la parlez très bien !
— Oui, notre cerveau suprasonic est doté d’un système nous permettant d’avoir accès à tous les codes de correspondances, dont le vieux patois britanien.
— Le vieux patois britanien ! s’exclama Agatha Christie ; voilà qui est vraiment pittoresque.
— Sans doute, fit R-Lex, mais ce que l’on appelait autrefois l’anglais, est devenu dans notre XXIIIème siècle, un vieux patois.
— Incroyable ! s’écria presque cette fois Agatha Christie. Et quelle langue parle-t-on en Angleterre au XXIIIème siècle ?
— Ah, fit R-Job, en Angleterre que l’on appelle l’État de Britanie, on parle l’€uro, comme dans tout le reste des États-Unis d’Europe.
— Les États-Unis d’Europe ! fit Agatha Christie manifestement époustouflée. Eh bien, voilà qui me bouleverse encore plus que votre rencontre avec Sherlock Holmes, qui aurait véritablement existé selon ce que vous affirmez.
— Pour ma part, je n’en ai jamais douté, fit Chase qui revenait dans la pièce en portant un plateau. Par contre, j’ai toujours eu un doute sur l’existence de Winston Churchill !
Agatha Christie parut scandalisée.
— Allons, James ! comment osez-vous sortir de pareilles sottises ? Douter de l’existence de notre vieux lion !
— Mais voyons, Agatha, je plaisantais, bien sûr.
— Ah, j’aime mieux cela.
Chase posa le plateau sur une petite table basse, et reprit place dans son fauteuil. Bientôt, les deux écrivains commencèrent à déguster leur scotch. Agatha Christie s’interrompit toutefois assez vite pour dire à l’intention des robots :
— Au fait, puisque d’après vous le dénommé William Goddam aurait publié un roman dans le courant de l’année 1957, pourquoi n’emprunterions-nous pas votre machine à voyager dans le temps pour nous rendre en 1958 ? Nous serions alors certains d’y trouver le roman.
— C’est ma fois une très bonne idée, admit R-Job.
— Hum, fit James Hadley Chase, je ne sais pas si j’ai vraiment envie de voyager dans le temps.
— Allons, James ! fit la romancière, un peu d’audace !
— Heu, oui, peut-être, fit Chase, pas vraiment convaincu.
— Mais, monsieur Chase, fit R-Job, ce William Goddam ne vous a vraiment pas indiqué qu’il était romancier ?
— Non, pas du tout, fit Chase. Je sais qu’il travaille dans l’agro-alimentaire…
— L’agro-alimentaire ! fit R-Lex. Qu’est-ce donc ?
— Ah, comment vous expliquer ? Disons qu’il travaille pour une importante société ; la Société NUTRIVIA.
— NUTRIVIA ! s’exclama aussitôt R-Job. Cette société n’aurait-elle pas commencé à élaborer des pilules nutritives ?
— Tout à fait exact ! fit Agatha Christie. Des pilules qui seraient susceptibles de remplacer notre gigot à la menthe, notre pudding, et même notre thé ou notre brandy. Une hérésie, qui heureusement ne se réalisera jamais !
— Ne croyez pas cela, madame Christie, déclara R-Lex.
— Non, ne le croyez pas, dit à son tour R-Job. En tout cas, nous allons bien partir pour l’année 1958 afin de découvrir le roman « L’égorgeur fantôme », mais aussi parler avec son auteur de la Société NUTRIVIA !
( la suite samedi prochain)
09:11 Publié dans Feuilletons | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
01.04.2008
Une odeur de dinde
La restructuration du blog qui est consacré désormais uniquement à mes textes, a entraîné quelques ratés, comme la perte de la nouvelle « Une odeur de dinde ». Je ne pouvais abandonner cette bonne dinde et ce charmant conte de Noël, aussi je remets le texte en ligne.
C’est donc à lire ou à relire en version PDF, par un clic juste en dessous.
20:21 Publié dans Mes nouvelles en ligne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



