19.07.2008
L'affaire Carouge (3ème épisode)
Voir le premier et le deuxième épisode dans la rubrique feuilleton, colonne de gauche.
Sans attendre, il ouvrit la porte, et arriva dans une sorte d'entrée éclairée, où avaient été disposées quelques chaises. L'agencement n'était plus le même en 2015 ; mais si des travaux avaient dû être entrepris entre 1936 et cette époque, les effet du temps avaient de nouveau fait leur oeuvre quand Jean avait découvert ces locaux quelques mois plus tôt, car ils avaient alors sérieusement besoin d'être rénovés.
Sur la droite, il y avait une pièce dont la porte était ouverte, et de celle-ci, surgit soudain une voix qui demanda d'un ton ferme et antipathique :
— Qui est là ?
Jean s'avança vers la pièce, et vit bientôt un homme d'aspect chétif, aux cheveux clairsemés et aux besicles posées sur le nez, qui s'exclama de derrière un bureau encombré de feuilles de papier :
— Ah, Jean, tu tombes bien ! Approche donc !
Jean s'exécuta, et s'approcha de celui qui devait être à coup sûr Charles Falke, et qui fit soudain des yeux tout ronds.
— Mais... mais, mon pauvre Jean, s'emporta-t-il, je savais que tu n'étais pas très bien en ce moment, mais quand même ! Tu as vu comment tu es sorti ? Alors qu'il gèle dehors !
Jean remarqua que l'autre avait gardé son manteau malgré un petit poêle à charbon qui ronronnait dans un coin de la pièce. Pour sa part, il était maintenant plongé dans une sorte d'anesthésie physique, et ne pouvait plus dire qu'il ressentait le froid.
Puis, fixant les chaussures de Jean, Charles Falke s'écria :
— Mais, ma parole, où as-tu donc déniché des chaussures pareilles ?!
Pour la première fois, Jean prit conscience que ses baskets étaient totalement anachroniques en cette année 1936, et se rappela l'attitude du patron et du client du bistrot tout à l'heure, quand ils s'étaient attardés sur ses pieds. Sa chemise et son pantalon, d'aspect relativement rétro, pouvaient subir le décalage temporel, mais nullement sa paire de baskets à la dernière mode 2015.
— Tu as obtenu un filon avec un exportateur étranger pour ce nouveau modèle de chaussures ? poursuivit l'autre. Dans ce cas, il faut me le dire, Jean ; il ne faut rien me cacher. Tu sais que rien ne sera inutile pour tenter de sauver notre société qui est au bord de la faillite. On peut considérer que les huissiers sont à notre porte, Jean. Tu le sais, n'est-ce pas ?
— Oui, soupira, Jean qui se projetait alors mentalement en 2015, où les huissiers allaient sans aucun doute saisir tout le matériel du cybercafé.
— Alors, c'est un nouveau modèle ? insista l'autre.
— Non, non, soupira de plus belle Jean. Il ne s'agit pas du tout de cela.
— Ah bon, fit l'autre, d'un air dubitatif. En tout cas, il faut que je te parle de quelque chose de très important et de très urgent.
Jean tressaillit, car il avait entendu les mêmes paroles deux mois plus tôt, dans la bouche de Pierre Holmat, son associé du cybercafé.
— Oui, je t'écoute, avait-il dit à l'époque.
L'autre se racla la gorge, toussota et lâcha :
— Bon, voilà, Jean, il faut que tu me rembourses l'argent que je t'avais avancé, afin de monter notre société. Tu sais que c'est de l'argent qui appartient à mon épouse, et hier soir, elle m'a fait une véritable scène pour que je le récupère, disons... dans deux jours au plus tard.
Jean ne dit rien, c'était à peu de choses près ce que son associé de 2015 lui avait annoncé début juin.
Comme il restait impassible, Charles Falke s'exclama :
— Eh bien, tu n'as rien à dire à cela !
— Non, fit tranquillement Jean. Enfin, si, une chose quand même : combien je dois rembourser ?
Il ne savait trop pourquoi il avait demandé cela ; peut-être pour faire une comparaison avec les deux situations distantes de 79 ans.
Charles Falke avait l'air très gêné.
— Eh bien, dit-il, tu sais parfaitement, Jean, que c'est une somme assez importante. D'autant qu'il faut y rajouter le montant des dettes que nous avons contractées récemment, et pour lesquelles nous pourrions aller droit en prison. Eh oui, dans certains cas, on pratique encore la contrainte par corps !
— Je dois m'acquitter des dettes ? dit Jean, poussant ainsi un peu plus loin sa curiosité.
L'autre se mit aussitôt sur la défensive.
— Oh, mais sache que moi aussi je participe à cela !
— Je n'en doute pas, poursuivit Jean, mais cela ne m'indique pas combien je dois.
Toujours très mal à l'aise, l'autre dit :
— Écoute, vas donc dans ton bureau. Tu y trouveras le dossier concernant cette affaire.
En 2015, le bureau de Jean se trouvait à côté de celui de son associé. Il alla donc tourner la poignée de la porte en question. Apparemment, celle-ci était fermée à clé ; mais ayant entendu le bruit de la clenche qui avait émis un grincement lorsque Jean l'avait tournée, Charles Falke surgit hors de son bureau et s'exclama :
— Mais, Jean, ça ne va vraiment pas ! Pourquoi veux-tu entrer dans le bureau de mademoiselle Lelièvre ? En plus, tu sais très bien que furieuse qu'on l'ait congédiée, puisque nous ne pouvions plus la payer, elle est partie en emportant la clé. Cette porte est désormais condamnée.
— C'est vrai, tu as raison, fit Jean. C'est à dire que cette histoire de remboursement me perturbe terriblement, et...
Puis, voyant que son associé ne savait pas vers où se diriger, Charles Falke s'exclama encore :
— Mais voyons, Jean, ton bureau, c'est celui juste à côté de chez mademoiselle Lelièvre !
— Merci de me le rappeler, tenta de plaisanter Jean.
Puis il ouvrit la bonne porte, content de ne pas avoir besoin d'une clé qu'il aurait bien été incapable de produire.
Il alluma la pièce, et découvrit son bureau : une pièce pas très grande, meublée d'une vieille armoire métallique, ainsi que d'une table derrière laquelle était placée une simple chaise, et juste à côté, une patère.
Jean s'approcha de la table, et vit que l'on avait posé un épais dossier dessus
Il s'assit sur la chaise, et commença à consulter le dossier. Celui-ci présentait sur plusieurs pages un tas de chiffres auxquels Jean ne comprenait rien. Il essayait de trouver la fameuse somme à rembourser dont lui avait parlé son associé des années trente depuis cinq bonnes minutes, quand celui apparut dans l'embrasure de la porte qu'il n'avait pas pris la peine de refermer.
À son grand étonnement, Jean vit qu'il tenait un manteau plié sur le bras.
— J'ai téléphoné à ma femme, dit Charles Falke, pour essayer de la convaincre d'être un peu patiente. Crois-moi, j'ai plaidé ta cause, lui expliquant que tu n'avais pas l'air en forme, qu'il fallait te ménager. Mais rien à faire, elle veut récupérer son argent.
Jean se contenta d'un vague hochement de tête, et l'autre poursuivit :
— Je sais bien que trois millions représentent une somme importante, Jean... mais essaie de faire un effort pour les trouver. Tu connais bien Emma, Jean, tu sais comme elle est...
Non, Jean ne connaissais pas Emma, de même qu'il ne pouvait estimer si les trois millions dont il devait s'acquitter dans un avenir très proche, représentaient pour 1936 une somme aussi importante que les 50 000 Euros que lui avait réclamés sans cesse Pierre Holmat, au point de le conduire à la dépression.
— Bon, je vais essayer de me débrouiller, dit-il machinalement à Charles Falke.
L'autre parut satisfait, puis il ôta le manteau de son bras, et le tenant par le col qui était agrémenté de fausse fourrure, le tendit à Jean en s'approchant de lui.
— Tiens, dit-il, j'ai ce vieux manteau qui pourra t'aider à rentrer chez toi sans périr en route de pneumonie.
Jean accepta le vêtement, et avec un sourire jaune, l'autre sortit de son bureau en refermant la porte derrière lui.
Jean se leva et enfila le manteau, car il commençait maintenant à sentir les effets d'un froid humide qui se dégageait des murs écaillés de la pièce. Il n'avait pas droit à un poêle, lui, contrairement à Charles Falke qui s'était octroyé ce petit confort. Jean put se rappeler avec un relatif amusement qu'il en était de même pour Pierre Holmat, qui avait fait aménager la partie des locaux de leur société lui étant destinée de façon tout à fait satisfaisante, alors que pour Jean, tout était resté relativement sommaire. Décidément, le temps avait beau passer, certains faits demeuraient.
Jean se rassit et se mit à réfléchir. La situation était à la fois incroyable et effrayante. Il se retrouvait en 1936, prisonnier d'un passé qui ressemblait étonnamment à son présent qu'il avait quitté peu de temps auparavant. Allait-il rester dans se passé ? Reverrait-il un jour l'année 2015 ? Quelle situation était-elle la meilleure ou la pire pour lui ? Ses déboires avec Pierre Holmat et ses parents, ou ceux avec Charles Falke et son épouse ? Si lui, Jean Carouge, était apparemment un seul et unique personnage en 1936 et en 2015, il en était tout autrement de Pierre Holmat et de Charles Falke. L'un était grand, athlétique, doté d'une chevelure abondante et d'un oeil de lynx ; et l'autre petit, frêle, quasiment chauve et binoclard. Mais il était vrai qu'il possédait quand même quelque chose en commun malgré les 79 années qui les séparaient : ils lui pourrissaient tous deux la vie. Enfin, Jean en vint à se demander également, s'il était préférable pour lui d'affronter le glacial mois de décembre 1936, où de retrouver la canicule insupportable du mois d'août 2015, avec peut-être comme le prédisait certains prophètes alarmiste, la fin des temps à la clé. En demeurant en 1936... mais là, Jean s'arrêta de gamberger, car il lui vint soudain à l'esprit que dans moins de trois ans, une horrible guerre mondiale allait commencer, et parce qu'en plus il entendit un énorme vacarme malgré la porte fermée.
Il se leva, et se dépêcha de sortir de son bureau. Ce fut alors qu'il vit un individu filiforme, vêtu d'un costume à carreaux noirs et blancs, et coiffé d'une casquette assortie, qui sortait précipitamment du bureau de Charles Falke. L'individu s'arrêta soudain, et fixa Jean. Celui ci put détailler son visage : émacié, pâle, avec une petite moustache en accent circonflexe qui s'insinuait entre un nez fin et long, et une bouche aux lèvres minces. L'individu était d'une telle maigreur, qu'il semblait très grand. Jean vit briller dans son oeil noir l'étincelle de l'interrogation. À cet instant, l'individu se demandait ce qu'il allait faire de Jean, et comme il tenait à la main un couteau à la lame effilée et ensanglantée, l'intéressé crut qu'il allait défaillir. Cela dura peut-être une seconde ou deux pendant lesquelles de la sueur froide perla dans son dos, et en un éclair, l'individu prit la fuite, laissant Jean soufflant à qui mieux mieux.
Celui-ci, lorsqu'il fut un peu remis de ses émotions, se précipita dans le bureau de Charles Falke. Comme il s'y attendait, la pièce était en grand désordre, et Charles Falke était par terre près de son bureau, couché sur le côté, le dos maculé de sang. Jean s'accroupit à côté de lui, et regardant son visage qui reposait sur une épaisse carpette, il comprit en voyant les deux yeux vitreux qui ne regardaient plus nulle part, qu'il n'y avait plus rien à faire. Charles Falke était bien mort, sauvagement poignardé par l'individu que Jean avait vu et qui avait bien failli lui réserver le même sort qu'à son associé.
Alors, pour Jean, il devint aussitôt évident qu'il lui fallait fuir au plus vite cet endroit ; ce qu'il fit.
(la suite samedi prochain)
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12.07.2008
L'affaire Carouge (2ème épisode)
Voir le premier épisode dans la rubrique feuilleton, colonne de gauche.
Jean se demandait s'il n'était pas victime d'une plaisanterie. Il se rappela alors une émission de la télévision française de ses débuts, qu'il avait vue lors d'une soirée consacrée à l'audiovisuel de jadis, où l'on avait joué un bien mauvais tour à une jeune femme en transformant complètement le lieu de son travail. On l'avait ensuite filmée arrivant le matin, ne comprenant pas du tout ce qui lui arrivait, et cédant très vite à une légitime panique. La télévision du XXIème siècle avait-elle décidé de puiser dans les vieilles idées du siècle passé ? L'avait-on choisi pour être en quelque sorte la vedette d'un remake d'une émission datant d'au moins soixante ans, et qui s'appelait « la caméra invisible » ou quelque chose du même genre ? Si Jean ne s'étonnait pas que l'on ait pu reconstituer le décor d'un café des années 1930, par contre il se demandait par quels moyens techniques on avait pu créer de toute pièce en pleine canicule, une nuit d'hiver brumeuse et glaciale, au point de réussir à le faire claquer des dents.
La porte du bistrot s'ouvrit d'un coup, et entra un homme d'une soixantaine d'années, vêtu d'un chaud manteau et portant un chapeau. Il l'ôta aussitôt, découvrant un crâne presque entièrement chauve.
— Brrr ! quel froid de canard ! s'exclama-t-il.
Puis, en regardant Jean, il prit un air étonné et déclara :
— Eh bien, monsieur, je vois que vous n'êtes pas frileux. Vous êtes habillé comme en été. Et un été chaud, en plus ! Alors que nous sommes en plein mois de décembre, et que nous allons connaître sans aucun doute un hiver très rude.
Puis, comme tout à l'heure l'homme à la moustache en tablier de sapeur, il scruta Jean des pieds à la tête, étant tout particulièrement intéressé par ses chaussures.
Jean ne savait que répondre ; mais l'homme à la moustache en tablier de sapeur remonta à ce moment-là de ce qui devait être sa cave, lui évitant ainsi d'essayer de se justifier.
— Bon, le nouveau fût est percé, annonça-t-il.
Puis, voyant l'autre client, il s'exclama :
— Eh bien, monsieur Verschelde, vous voilà dehors par ce temps !
— Que voulez-vous, fit l'autre, ce n'est pas facile d'être veuf, je m'ennuie terriblement chez moi.
L'homme à la moustache en tablier de sapeur hocha la tête en disant :
— En tout cas, c'est gentil de venir nous rendre une petite visite.
Jean songea que c'était plutôt à lui qu'il fallait dire cela ; à lui qui arrivait de l'année 2015 pour passer un moment en 1936. Il se demandait quand les membres de l'émission dont il était la vedette involontaire allaient se décider à sortir, mettant ainsi fin à cette farce qui commençait quand même à le mettre très mal à l'aise. Mais rien ne se passait, et le dénommé Verschelde lança soudain :
— Servez-moi donc une Lemotte, patron, s'il vous plaît.
— Je sers d'abord, monsieur Carouge, fit l'homme à la moustache en tablier de sapeur, et je suis à vous, monsieurVerschelde.
Il s'exécuta, tirant le demi de Lemotte de Jean, puis aussitôt après celui de M. Verschelde.
Celui-ci, dit alors à l’homme qui était à coup sûr le patron :
— Vous avez vu ce qui s'est passé en Angleterre ?
Le patron haussa les épaules pour dire :
— Oh, vous savez bien, monsieur Verschelde, que je ne m'occupe pas de politique. C'est un principe que j'ai, et que devrait d'ailleurs avoir tout commerçant. S'occuper de politique quand on tient un commerce, c'est le meilleur moyen de perdre de la clientèle, puisqu'on n'a pas tous les mêmes idées.
M. Verschelde hocha la tête.
— Peut-être, fit-il, mais en tout cas, cette abdication d'Edouard VIII risque de porter un coup fatal à la monarchie britannique ! D'ici que la Grande-Bretagne devienne une république et tombe aussi bas que nous...
Puis se tournant manifestement vers Jean, Verschelde s'emporta :
— Avez-vous vu, monsieur, vers quelle décadence Léon Blum et son Front populaire entraînent la France ? Des congés payés, la semaine de 40 h ! De quoi déconsidérer le travail, et faire perdre à notre peuple le goût de l'effort. Et pendant ce temps, le chancelier Hitler, là-bas, dans cette Allemagne qu'il redresse d'une main de fer, attend le moment propice pour régler ses comptes ! Car il les réglera ses comptes, croyez-moi !
M. Verschelde avait le visage tout rond, et ses yeux qui venaient de s'enflammer tandis qu'il laissait libre cours à ses états d'âme politiques, donnaient à ce visage un aspect comique. Mais l'homme se voulait résolument sérieux, et continua :
— Celui qui a raison, c'est Charles Mauras ! Il faut une restauration monarchique ! Que la France redevienne une nation courageuse, pleine d'abnégation, et que le peuple soit prêt à tous les sacrifices, pour sa patrie, et pour son roi. Et bien sûr, il faut réhabiliter le travail, en supprimant les congés payés qui n'auraient jamais dû être inventés, et en demandant à chacun de faire don de cinquante petites heures de travail par semaine au minimum, afin que notre belle nation ne disparaisse pas corps et âme ! Vous n'êtes pas de mon avis, monsieur Ca...
— Carouge, précisa Jean.
— Oui, monsieur Carouge, vous n'êtes pas de mon avis ?
Jean ne pensait plus maintenant à une émission de télévision. Il doutait que les producteurs soient dotés d'une telle imagination. Alors, que se passait-il vraiment ? Était-il réellement passé du 8 août 2015 au 12 décembre 1936 ? Avait-il remonté le temps de 79 ans ?!
— Laissez donc monsieur Carouge tranquille avec toutes ces histoires, monsieur Verschelde, dit soudain le patron du bistrot, soulageant ainsi fortement Jean.
L'autre prit un air contrarié, mais n'insista pas, et trempa ses lèvres dans son verre de Lemotte.
Jean fit de même, et songea à ce moment-là qu'il allait devoir payer sa consommation. Il avait un billet de 10 €uros en poche. Comment allait réagir le patron du bistrot quand il le sortirait ? Peut-être passerait-il outre ? Et dans ce cas Jean pourrait de nouveau songer à la fameuse émission de télévision à laquelle il avait tout d'abord pensé.
Mais le problème se trouva réglé d'un coup quand le patron déclara :
— J'ajoute la Lemotte de ce soir à votre compte, monsieur Carouge.
Puis se tournant vers le monarchiste :
— Je l'ajoute au vôtre aussi, monsieurVerschelde.
L'intéressé acquiesça de la tête, et Jean vit le patron sortir d'un tiroir un petit carnet dans lequel il commença à griffonner.
Décidément, les choses devenaient de plus en plus étonnantes. Voilà que maintenant, il possédait un compte dans ce bistrot qui semblait surgi du passé, tel un vaisseau fantôme.
Jean se dépêcha de vider sa Lemotte, dont le goût n'était d'ailleurs pas désagréable pour une marque de bière qui lui était totalement inconnue, tandis que M. Verschelde s'était accaparé de l'Echo Lillois, et qu'il se laissait de nouveau aller à de nombreux commentaires à propos de l'abdication du roi Edouard VIII, le 11 décembre 1936.
Jean reposa son verre sur le comptoir, puis après avoir salué le patron, M. Verschelde et la vieille femme qui l'ignora complètement, il sortit.
Une fois dehors, il se remit à grelotter. Il y avait toujours autant de brouillard, que de pâles lampadaires atténuaient par endroits.
Il aurait pu tenter de rentrer chez lui, mais toujours attiré par une force mystérieuse, il continua. Il remonta la rue Saint-André, puis marchant toujours dans cette nuit glaciale de décembre, il arriva à la place du Théâtre. La carcasse sombre du théâtre municipal s'insinuait dans un magma brumeux, et les lumières filtrées des lampadaires environnants, donnaient à l'endroit un aspect sinistre.
Jean s'immobilisa d'un coup quand il vit surgir du coton glacial de la brume, une sorte de véhicule fortement éclairé. Il réalisa très vite qu'il s'agissait en fait d'un tramway, transportant quelques personnes qui devaient être pressées de rentrer se mettre au chaud. Il continua comme si de rien n'était son chemin, persuadé maintenant qu'il n'était pas dans une émission de télévision. Il n'en ressentait que plus d'inquiétude, craignant au plus haut point, d'être plongé dans une réalité qui n'appartenait plus qu'à lui ; celle que son cerveau perturbé avait tissé à son insu.
Il arriva ainsi à la place Rihour. Le brouillard l'empêchait de s'assurer que l'arc de triomphe se trouvait bien à son emplacement. Mais celui-ci avait dû être érigé après la Seconde Guerre mondiale ; il aurait donc été étonnant qu'il fût visible en 1936. Jean passa donc outre cela, et se dirigea vers un immeuble qu'il connaissait bien.
Il s'arrêta bientôt devant, et ne put que constater qu'il n'avait pas l'aspect qui était le sien en 2015, le local d'un cybercafé occupant le rez-de-chaussée à cette époque-là. Cela lui parut somme toute normal ; il commençait à accepter ce qui lui arrivait. Il poussa la porte d'entrée de l'immeuble dont la façade sombre était comme enrobée de brume, et se retrouva dans un couloir totalement obscur. À tâtons, il chercha un commutateur qui lui permettrait d'éclairer les lieux. Il y parvint au bout d'un instant, faisant jaillir dans ce qui était une entrée aux murs décrépis et empestant le moisi, une lumière pisseuse. Il monta tout doucement les marches d'un escalier qui craquèrent sinistrement sous ses pas, et arriva ainsi au second étage, où il s'arrêta devant une porte sur laquelle avait été scellée une plaque indiquant :
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05.07.2008
L'affaire Carouge (1er épisode)
Pour ce qui était de la canicule, il sembla très vite que l'on allait vivre quelque chose d'incroyable ; et ce fut en effet le cas. Pour la seule journée du 3 août, on enregistra 41°C à Paris, et on frôla les 45°C à Marseille et à Nice, où l'on déplora un nombre important de décès, et une multitude d'évanouissements dans les rues.
Pour ceux qui résistaient malgré tout à la chaleur, la vie continuait tant bien que mal. On avait bien sûr changé ses habitudes ; et il n'était pas rare de croiser des femmes en bikini et des hommes en slip de bain, non seulement dans les rues des villes, mais aussi dans les entreprises, les administrations, etc... La tong était devenue la chaussure de rigueur, et si l'on avait renoncé à marcher carrément pieds nus, c'était pour ne pas se brûler la plante des pieds sur le macadam chauffé à l'extrême. Les plages de la Côte d'Azur avaient été bien évidemment désertées ; plus personne ne supportant les 39°C qui y régnaient et leur sable brûlant, pas plus que les eaux trop chaudes de la Méditerranée. Des hordes de baigneurs avaient donc envahi les plages de la Manche et de la mer du Nord, où il ne faisait en moyenne qu'un petit 33°C, et où l'on pouvait bénéficier d'une eau de baignade relativement tiède, permettant de se rafraîchir un minimum. Ainsi, les plages de Berck, du Touquet et de Bray-Dunes, étaient-elles envahies par une marée humaine, et s'étaient très vite et spontanément muées en plages naturistes, car il n'y avait plus grand monde pour y supporter la moindre parcelle de tissu ou autres.
Le phénomène ne se limitait pas seulement à la France, mais à l'Europe entière. Ainsi on enregistra le 4 août, 48°C à Rome et à Athènes, et des milliers de décès, tandis que Londres qui afficha le même jour 40°C, dut en déplorer un nombre approchant les trois cents. C'était la panique totale.
En dépit de la mise en oeuvre importante de moyens sanitaires les plus développés, la chaleur était subitement devenue un fléau contre lequel l'homme du XXIème siècle apparaissait impuissant.
En ce 8 août au soir, il ne faisait plus à Lille que 30°C, ce qui était somme toute supportable par rapport au 38°C qui avait prévalu de midi à environ 19 h.
Il était 21 h, le jour n'avait pas encore commencé à décliner, et Jean Carouge décida de sortir de chez lui pour aller boire une bière, et surtout tenter de se changer les idées. Il en avait particulièrement besoin, avec tous les soucis qui l'avaient assailli depuis le printemps. C'était à cet époque-là que le cybercafé qu'il avait monté avec un ami, était apparu nullement rentable, et qu'un dépôt de bilan n'allait plus tarder à s'imposer. À presque 35 ans, Jean avait eu une existence un peu aventureuse, et surtout une vie professionnelle plutôt en dents de scie. Quand son ami lui avait proposé de monter le cybercafé, il n'avait pas le moindre sou, et trois mois de loyer de retard. Son futur associé qui avait le même âge que lui, n'était gère plus fortuné ; seulement ses parents qui se désespéraient de voir leur fils unique sans situation stable, avaient accepté de financer le projet, à la condition express d'être remboursés le plus rapidement possible. Jean avait fortement incité son ami à accepter la proposition de ses parents ; comme l'affaire devait tourner très vite au maximum, le remboursement n'allait poser aucun problème. Seulement le concept du cybercafé était plutôt dépassé, beaucoup préférant se connecter à domicile, ou dans des endroits discrets pour accéder à des sites prohibés. Quant à l'activité café de l'entreprise, n'ayant pu obtenir de licence leur permettant la vente d'alcool, les deux associés se retrouvèrent bien vite déconfits en s'apercevant que le chiffre d'affaires stagnait. Il devait carrément s'effondrer dès le mois de juillet et l'amorce progressive de la canicule ; les quelques clients qui s'aventuraient dans ce qui n'était déjà plus qu'une société en plein marasme, ne pouvant trouver de bière pour se rafraîchir, et préférant quitter les lieux. Avec l'installation de la canicule, ce fut plus que la fin, les deux associés n'ayant pas les moyens de se doter du plus rudimentaire des systèmes de climatisation. Mais Jean avait commencé à déprimer un peu avant ; très exactement au début du mois de juin, quand son ami lui demanda sans préambule un matin, de rembourser la part qui lui incombait, à savoir 50 000 Euros. Pour toute explication, il lui apprit que ses parents voulaient retrouver leur argent dans un délai très bref. Jean qui avait échappé de justesse à l'expulsion de son logement, grâce à l'aide d'une ex-petite amie qui lui avait prêté de quoi régler ses retards de loyer, se trouva anéanti. Il eut beau expliquer à son associé qu'il ne pouvait rien faire pour l'instant, celui-ci ne cessa plus de le harceler par tous les moyens. Si bien que Jean finit par craquer nerveusement, et fut hospitalisé à la mi-juillet pour dépression grave. Dès le début août, il fut prié de rentrer chez lui, les lits commençant à manquer pour cause d'afflux des premières victimes de la canicule. Il quitta donc l'hôpital avec une page entière d'ordonnance d'antidépresseurs et d'anxiolytiques. Il s'efforça très vie de reprendre le dessus, aidé en cela par son ex-petite amie qui lui promit d'oublier pour l'instant sa dette, et d'une certaine mesure son associé, qui avait marqué une pause dans ses harcèlements suite à son hospitalisation.
Jean sortit donc de son immeuble situé dans la rue du Magasin ce 8 août au soir, et tourna dans la rue Saint-André, dont les pavés chauffaient les semelles de ses baskets. Il leva machinalement les yeux au ciel qui était d'une couleur bleu pétrole, et les cligna, ébloui par le soleil qui faisait songer à une grosse tomate se noyant dans un verre d'orangeade. Il n'allait plus tarder à commencer à se coucher, permettant ainsi de perdre peut-être encore quelques degrés, ce qui était toujours bienvenu. Jean n'était vêtu que d'une chemise légère et d'un pantalon en toile, mais il transpirait néanmoins abondamment, à cause de la moiteur ambiante. Il ne savait si c'était vraiment raisonnable d'aller boire une bière, alors qu'il était gavé de médicaments ; mais cette boisson ne contenait pas une quantité d'alcool suffisamment importante, pour que cela risque de contrarier méchamment les effets de toutes les drogues qui avaient imprégné son organisme depuis plus de quinze jours maintenant.
Ce fut alors qu'il avait cessé de regarder le ciel et portait son regard de nouveau droit devant, que Jean eut une drôle de sensation. Il eut l'impression de flotter, d'être détaché du réel. Il mit tout d'abord cela sur le compte de son traitement plutôt lourd ; mais lorsqu'il vit comme une brume s'élever des pavés de la rue, il commença à ses poser des questions. Le bistrot où il devait se rendre n'était qu'à trois cents mètres à peine de l'endroit où il se trouvait à ce moment-là, mais il eut soudain le sentiment qu'il n'arriverait jamais à parcourir cette distance. Ses jambes devinrent lourdes, incroyablement lourdes, et il lui sembla que ses pieds s'enfonçaient dans les pavés. Il n'était pas rare que ce phénomène se produise aux heures les plus chaudes de la journée lorsque le macadam de certaines rues se mettait à fondre ; mais là, il s'agissait de pavés, et la température avait quand même suffisamment baissé pour l'instant, pour que les pavés ne risquent pas de ramollir à ce point. Mais Jean se rendit compte assez vite que ce n'était qu'une impression, qu'en fait il se sentait tout bonnement épuisé, et avait le plus grand mal à se mouvoir. Par contre, ce qui n'était pas du simple domaine de l'impression, c'était la brume qui se faisait de plus en plus épaisse et montait de plus en plus haut, tandis que Jean commençait à frissonner. Il se demanda alors s'il ne devait pas rebrousser chemin, et plutôt rentrer tranquillement chez lui ; mais il se sentait attiré par une force mystérieuse ; et même s'il éprouvait énormément de mal à avancer, il voulait continuer. Il regarda par terre, et constata que les pavés et ses pieds n'étaient plus visibles, étant complètement noyés dans la brume qui montait toujours. Malgré son cerveau lui-même embrumé, Jean crut comprendre qu'il s'agissait tout bonnement d'un phénomène physique dû au refroidissement relatif de l'atmosphère. N'étant pas très versé dans les matières scientifiques, il n'aurait pu expliquer de façon convaincante comment les pavés pouvaient ainsi se mettre à fumer et produire un véritable brouillard, mais il ne voyait finalement en cela rien de surnaturel. Dans un premier temps, il n'en vit pas davantage dans le fait que l'obscurité s'imposait d'un coup et qu'il frissonnait de plus en plus. Il continua tout bonnement d'avancer en dépit de ses jambes qui semblaient peser une tonne et ses pieds être lestés de plomb. Mais lorsqu'il se mit à grelotter de façon incontrôlée, et qu'il aperçut une enseigne lumineuse, qui paraissait lui montrer soudain le chemin dans une nuit glaciale et brumeuse au point d'en masquer la lune, il fut pris d'une terrible angoisse. L'idée de rebrousser chemin le reprit aussitôt, mais contre toute logique, il continua de progresser vers ce qui lui donnait l'impression d'être un danger auquel il pouvait encore échapper.
À l'ultime fraction de seconde où il aurait pu faire un autre choix, ses jambes devinrent d'un coup très légères, et il se hâta vers l'enseigne lumineuse que le brouillard rendait petit à petit moins visible, et qui devait annoncer selon lui, un endroit où il ferait bon se réchauffer. Car à cet instant, il claquait des dents dans une nuit d'hiver, et il ne ressentait plus la moindre angoisse, trop pressé qu'il était surtout d'échapper à une pneumonie. Il poussa bientôt la porte de ce qui paraissait être un bistrot. Une fois à l'intérieur, il put se rendre compte que c'était tout à fait le cas ; mais le bistrot en question était des plus étranges. Le comptoir ainsi que les tables et les chaises étaient en gros bois brut, les murs étaient recouverts d'une tapisserie défraîchie et semblant appartenir à un autre siècle, et dans l'air flottait une odeur lourde : mélange de tabac brun, de bière et de café fort. Derrière le comptoir, se tenait un homme de forte corpulence d'une cinquantaine d'années, à la moustache en tablier de sapeur compensant la calvitie qui s'était emparée de son crâne, vêtu d'un gilet sans manches qu'il avait passé par dessus une chemise à rayures, et d'un pantalon large qui était tendu par son ventre proéminent. Près du comptoir, était assise une femme très âgée, les épaules recouvertes d'un châle, qui caressait machinalement un gros chat noir confortablement installé sur ses genoux, et semblait couver du regard un antique poêle à charbon comme on en trouvait encore dans la première moitié du XXème siècle, dont le tuyau de bonne circonférence montait jusqu'au plafond qu'il avait noirci. Une douce chaleur se dégageait de ce poêle, qui eut tôt fait de réconforter Jean qui cessa immédiatement de claquer des dents.
— Bonsoir, monsieur Carouge, dit l'homme derrière le comptoir. Il me semble que vous avez été bien imprudent de sortir de chez vous aussi peu vêtu alors qu'il gèle dehors. Il est vrai que vous n'habitez pas loin d'ici, mais quand même ! De là à sortir vêtu comme en plein été !
Puis l'homme scruta Jean des pieds à la tête, s'appesantissant d'ailleurs plutôt sur les pieds.
Jean répondit par un sourire coincé, et l'homme continua aussitôt :
— Je vous sers une Lemotte comme d'habitude ?
Jean hocha vaguement la tête, et vit l'homme prendre un verre de forme allongée sur l'une des étagères vissées au mur derrière lui, et commencer à le remplir en actionnant une pompe à bière paraissant des plus rudimentaires ; en tout cas d'un modèle que l'on ne trouvait plus nulle part en 2015.
— Ah, fit l'homme, c'est la fin du fût, il va falloir que je le change. Si vous voulez bien attendre un peu, monsieur Carouge ?
— Heu, oui, bien sûr, fit Jean qui ne comprenait rien à ce qui lui arrivait.
Où était-il ? Que s'était-il produit pour qu'il se retrouve dans ce bistrot qui n'avait plus rien à voir avec le Météor, un café moderne au décor flashy, où il avait l'habitude de consommer et où il se rendait assurément il n'y a même pas quinze minutes ? Et puis aussi, qui était cet homme connaissant très bien son nom, alors que lui ne l'avait jamais vu, et cette vieille femme qui maintenant ne cessait de le fixer de façon inquiétante ?
Jean aperçut un journal plié sur le comptoir. En hésitant, il s'en approcha, le déplia, et crut défaillir quand il lit :
Et en dessous la date : 12 décembre 1936
(la suite samedi prochain)
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24.05.2008
Le meurtre de l'Underwood (16ème et dernière partie)
— Vraiment, confirma R-Job. Enfin, peut-être manquera-t-il quelques éléments, disons historiques ou autres, du fait que certaines données ont été perdues.
— Je vous rassure tout de suite, intervint R-Wong, nous avons pu en récupérer un bon nombre grâce à notre relais installé sur Pluton. Je pourrai donc venir compléter, si nécessaire.
— Voilà qui est parfait, estima R-Job, alors je commence. Edward Goddam, boucher de son état, et à l’occasion éventreur potentiel, a eu un fils Andrew qui fut un parfait végétarien, et qui, à ce titre, a transmis l’horreur de la viande à ses propres fils, Charles et William. Ces derniers ont créé la Société NUTRIVIA au XXème siècle et ont œuvré pour découvrir une pilule nutritive remplaçant un repas complet. Charles qui s’était amouraché d’une Soviétique a fui en URSS dans le contexte de la guerre froide qui a caractérisé les années 50 à 70 de ce siècle. Les Soviétiques comptaient sur lui pour élaborer cette fameuse pilule, et ainsi prendre de l’avance sur le camp occidental. Seulement, il se trouve que c’était William Goddam qui possédait réellement les données pour y parvenir. À noter que ce William Goddam qui avait un tant soit peu hérité envers et contre tout de l’âme sanguinaire de son ancêtre Edward, s’intéressait à la littérature policière. Et à ce titre, il a plagié un roman de James Hadley Chase, à qui il avait légué sa demeure, ce qui explique qu’il soit passé à la postérité en étant domicilié au 90, Wardour Street à Londres. En tout cas, si la Société NUTRIVIA a certainement prospéré dans ces années-là, il semblerait que le projet de la pilule nutritive ait été abandonné aussi bien par les Britanniques devenus les Britaniens, que par les Soviétiques devenus les Russes puis les Cosaquiens.
— En effet, renchérit R-Wong, d’après les archives transmises depuis Pluton, on peut affirmer que les Britanniques ont abandonné le projet suite aux manifestations hostiles des lobbies de l’alimentation et des agriculteurs. Quant aux Soviétiques, ils ont préféré continuer la guerre froide par le biais de la conquête spatiale, en envoyant le premier homme dans l’espace en avril 1961. Seulement, le projet de la pilule nutritive est réapparu au XXIIème siècle avec la pénurie de matières premières et les famines qui s’en sont suivies en différents points de la planète. Et c’est la Société NUTRIVIA qui a achevé ce projet qui avait vu le jour dans ses murs dans la première moitié du XXème siècle. Il faut noter que William Goddam a eu un fils à qui il a légué les secrets de fabrication de la pilule nutritive, qui se sont donc transmis chez les Goddam de génération en génération.
— C’est ce qui explique, intervint à son tour R-Lex, que John Goddam était employé chez NUTRIVIA, mais sans avoir de fonction au sein de l’équipe de direction, du fait du passage de Charles chez les Soviétiques.
— Vieille rancune en effet, jugea R-Job. Et pour ce qui nous intéresse, il apparaît que l’on a visé un Goddam, mais justement un descendant de William comme pouvait l’être John.
— En effet, reprit R-Lex, mais pas dans un premier temps. Car, quand les Cosaquiens, qui désirent depuis un bon moment se retirer des Etats-Unis d’Europe, ont décidé d’abattre la Société NUTRIVIA et prendre le contrôle de la production de pilules nutritives, ils ont pensé aux restes de Charles Goddam qu’ils avaient à leur disposition dans l’un de leurs cimetières. À partir de ces restes, ils ont pratiqué une duplication selon une technique qu’ils maîtrisent plutôt bien. Seulement, la duplication peut toujours réserver des surprises. La preuve, ils ont produit un double de Charles Goddam possédant le même visage que son frère William, mais guère ses particularités neuronales. Donc, celui qui devait prendre l’identité de Fernand Karl Gonzales, ne put guère les aider à élaborer la pilule nutritive. Alors après réflexion, ils ont donc décidé de s’en prendre au descendant de William. Ils avaient alors deux solutions : ou bien amener l’intéressé à collaborer avec eux, ce qui était peu probable, ou bien s’accaparer d’une zone fondamentale de son cerveau.
— Tout à fait, poursuivit R-Stokotov. Seulement, pour pouvoir extraire des données explicites d’un cerveau, il faut que celui-ci ait été rendu en quelque sorte disponible, suite à un événement violent, tel un accident ou un traumatisme.
— Un meurtre est sans doute la solution idéale, fit R-Jens.
— Exactement, fit R-Job. Alors, donc, il ne restait plus qu’à tuer John Goddam. Pour cela, il existait plusieurs possibilités, mais il faut croire que c’est une solution particulièrement sophistiquée qui a été choisie.
— C’est sûr, fit R-Lex, soit par Fernand Karl Gonzales, soit par un ami de la victime, les Cosaquiens ont appris que John Goddam possédait l’UNDERWOOD qui avait été utilisée pour écrire « Le tueur du Kent », version originale de « L’égorgeur fantôme ». Il suffisait donc par un moyen occulte ou technologique d’extraire un meurtrier de la machine, et…
— Et c’est ce qui a été parfaitement exécuté de manière tout à fait moderne, déclara Sagitarius. Dans les tréfonds de l’UNDERWOOD était niché un poignardeur qui a été amené à la réalité, s’est matérialisé avec un couteau suffisamment tranchant pour ne laisser aucune chance à John Goddam, mais également aucune trace décelable de son passage.
— C’est tout à fait cela, fit R-Stokovof, et ensuite, le médecin légiste a pu s’accaparer de la zone de cerveau utile ; et à cette heure il doit être en route pour l’État de Cosaquie.
— Pas exactement, fit R-Jens, en se levant des gradins et en s’avançant vers l’estrade. Car j’ai réservé à tout le monde une petite surprise qui va nous permettre entre autres de vérifier ce qui a été énoncé ici même.
Il claqua dans ses mains, et une porte sur le côté du sas s’ouvrit pour laisser apparaître deux individus menottés et encadrés par deux robots des forces de sécurité.
L’un des individus était le parfait sosie de William Goddam, et il n’était pas difficile d’en déduire qu’il s’agissait de Fernand Karl Gonzales. Quand à l’autre individu, dans cet homme petit et chauve vêtu d’une veste bleue, R-Job et R-Lex reconnurent celui qui s’était présenté comme étant un ami de John Goddam et de surcroît celui qui avait découvert la victime baignant dans son sang.
— Mais nous connaissons ce monsieur ! s’exclama R-Job.
— Certainement, fit R-Jens. Pouvez vous, monsieur, nous indiquer votre identité ?
— Sans problème, fit l’intéressé, je m’appelle Mathieu Orson Trovatori.
— Je parlais de votre véritable identité, de votre identité cosaquienne, fit R-Jens. Car figurez-vous que si nous avons un peu tardé à obtenir les résultats de l’analyse des éléments obtenus par captation génétique dès le début de l’affaire, ils nous ont révélé des choses très intéressantes. Notamment que vous vous appelez en réalité Boris Popovitch.
— Popovitch ! s’exclama R-Lex, comme…
— Oui, comme la personne qui a rallié Charles Goddam au camp soviétique au XXème siècle, poursuivit R-Jens. Il faut croire que les services secrets de cette partie de l’Europe ont de la suite dans les idées, établissant ainsi une véritable saga entre les Goddam et les Popovitch.
Puis R-Jens s’interrompit un instant, et fixant Gonzales et Popovitch, il dit :
— Bon, messieurs, vous avez pu entendre tandis que vous vous trouviez derrière une cloison du sas, une version des faits qui, pour ma part, me semble tenir tout à fait la route. Je vous demanderai donc de confirmer. Inutile de mentir, puisque ensuite vous serez justement soumis au détecteur de mensonges.
Gonzales soupira, puis dit :
— C’est bien ainsi que les choses ont eu lieu. Mais je tiens à préciser que j’ai failli ne pas mener ma mission jusqu’au bout. Seulement, j’ai tellement été révolté par l’invasion des robots dans toutes les couches de la société, que finalement je n’ai plus eu de scrupules.
— Fernand Karl Gonzales, fit R-Jens d’un ton sentencieux, votre robotphobie ne vous mènera pas bien loin. Par contre le Haut Tribunal ne pourra que tenir compte de votre état de dupliqué. Cela ne pourra que vous valoir des circonstances très atténuantes.
— À quoi bon, fit l’intéressé.
Puis s’adressant à Boris Popovitch, R-Jens dit :
— Quant à vous, je suppose que vous aviez gagné la confiance de John Goddam. Et celui-ci vous a parlé de l’UNDERWOOD et de son passé. Il vous a fourni tous les éléments permettant de l’éliminer. Et c’est sans doute vous qui lui avez piqué le cou afin d’introduire l’inducteur auto-réactif.
Popovitch se contenta de sourire, ce qui pouvait être considéré comme un aveu.
— Très bien, fit R-Jens à l’intention des deux membres des forces de sécurité, vous pouvez conduire ces deux messieurs jusqu’au juge afin que soit prononcée leur mise en détention jusqu’au procès qui aura lieu d’ici une petite semaine.
Puis R-Jens invita les autres robots ainsi que Sagitarius à venir se relaxer sur une terrasse couverte.
Bientôt tout le monde se retrouva dans de confortables fauteuils, et Sagitarius annonça alors :
— Avec plaisir, fit R-Job, d’autant que nous disposons désormais d’un Tempornef à quatre places. Nous avons bien cru en faire profiter James Hadley Chase et Agatha Christie, mais finalement le projet a échoué.
— Je suis d’autant prêt à vous conduire au XIXème siècle, renchérit R-Lex, que je croyais bien que l’affaire aller se conclure là-bas.
— Eh non, fit, R-Jens, elle se conclut plutôt avec un sérieux incident diplomatique entre la Cosaquie et le reste des États-Unis d'Europe en perspective. Quand je pense que les autorités souhaitaient une normalisation, la sécession est plus que jamais d’actualité. Enfin, tout cela ne nous regarde pas, c’est du domaine des politiques.
Au même moment, une voix se fit entendre sur la terrasse et annonça :
— R-Job et R-Lex doivent se rendre immédiatement dans le quartier des Bistouris, 500 V secteur Est, pour enquêter sur un meurtre mystérieux.
— Ce n’est pas vrai ! s’exclama R-Job en se levant, même pas le temps de se relaxer tranquillement !
R-Lex se leva à son tour, et fit à l’intention de Sagitarius :
— Désolé, mais pour le voyage jusqu’au XIXème siècle, ce sera pour plus tard.
— Tant pis, fit le Mage, si personne d’autre ne peut m’emmener, je vais retourner sur Gashaïa.
Et tandis que les deux robots-enquêteurs allaient quitter la terrasse, R-Wong qui tenait très amoureusement R-Yoko par la main, leur annonça :
— Après cette mission, vous entrerez en séminaire d’évolution, afin que l’on vous change votre cerveau suprasonic ancien modèle, pour un nouveau multi fonctions.
— Hum, hum, fit R-job.
Moins de cinq minutes plus tard, les deux robots-enquêteurs étaient à bord de leur XX 4000 à propulsion hydrogénique, et R-Lex fit :
— Il semble que R-Wong soit doté de fonctions permettant certains petits plaisirs aux humains. Crois-tu R-Job qu’avec notre nouveau cerveau nous y aurons également accès ?
R-Job éclata de rire, et répondit :
— Nous verrons bien, R-Lex, nous verrons bien !
Puis la XX 4000 s’élança, et les deux robots-enquêteurs partirent pour de nouvelles aventures.
Patrick S. VAST – Février à Mai 2008
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17.05.2008
Le meurtre de l'Underwood (partie 15)
Le Mage se tourna alors vers les robots ébahis, et dit en riant :
— Eh bien, nous savons maintenant comment John Goddam a été assassiné. Cette UNDERWOOD recèle tous les personnages et toute l’action du « Tueur du Kent » de James Hadley Chase, version originale de « L’égorgeur fantôme » de William Goddam. Il suffisait de libérer les esprits de la machine avec soit un pouvoir médiumique, soit des éléments technologiques, et l’on a produit un parfait assassin dont le couteau pouvait faire couler le sang, tout en ne laissant aucune trace déterminative.
— Hum, fit R-Jens ; en tout cas je ne pense pas qu’il faille retenir la thèse du médium, car R-Stokovof nous a indiqué que l’on avait introduit dans l’organisme de la victime, via sa nuque, un inducteur auto-réactif.
— Qui a déclanché le phénomène que j’ai moi-même provoqué par mes pouvoirs occultes, fit Sagitarius.
— En un mot, fit R-Job, le meurtre a été commis par l’UNDERWOOD.
— Et indirectement par James Hadley Chase, fit R-Lex. Car bien entendu, la machine à écrire que nous avons devant nous est assurément une UNDERWOOD modèle 1926, que dans la famille Goddam on a dû se transmettre de génération en génération.
— Nous n’avons quand même pas le droit d’incriminer cet honorable romancier, fit Sagitarius. Il ne pouvait deviner en la donnant à William Goddam au XXème siècle, quel usage on en ferait en 2213 !
— C’est vrai, fit R-Job. Mais question maintenant : qui a pu avoir l’idée d’utiliser cette machine et les esprits qu’elle renferme ?
— A priori, quelque qui connaissait le roman, estima Sagitarius.
— Mais ce roman est complètement inconnu à notre époque, fit R-Jens, il n’a pas été saisie en informatique et ne figure pas dans la banque de données généralisées.
— Il n’est peut-être pas inconnu à un descendant de William Goddam, suggéra Sagitarius.
— Oui, fit R-Jens, il va falloir chercher de ce côté-là. Bon, retournons donc au Central Sécuritaire.
Les trois robots et Sagitarius se mirent en route, et une fois arrivés, ils tombèrent sur R-Wong tenant par la main une jeune fille de type asiatique, aux cheveux très noirs et raides, et vêtue d’une combinaison en vinyle fuschia. Devant l’air étonné des trois autres robots, il dit en riant :
— Je vous présente R-Yoko, ma fiancée.
— Fiancée ! s’exclama R-Jens.
— Il semblerait, fit Sagirarius, que les robots de toute dernière génération empruntent quelques fonctions supplémentaires aux humains.
— Très juste, fit R-Wong, mais allons donc en sas de synthèse fine où nous attend R-Stokovof.
Tout le monde s’exécuta et retrouva le robot médecin légiste dans une salle dotée de gradins. Sagitarius ainsi que R-Jens, R-Job, R-Lex et R-Yoko s’y installèrent, tandis que R-Wong alla rejoindre R-Stokovof sur une estrade. Aussitôt le médecin légiste commença :
— Voilà, avec mon éminent collègue informaticien ici présent, je me suis livré à l’analyse de plusieurs éléments, dont ceux que R-Job et R-Lex ont ramenés du passé. Et le résultat est édifiant : Fernand Karl Gonzales, le médecin légiste qui a autopsié John Goddam et est devenu introuvable depuis, et une duplication.
— Une duplication ! s’exclma R-Jens, mais de qui ?
— Eh bien, reprit R-Stokovof, a priori, on pourrait penser qu’il est la duplication de John Goddam, mais certaines données intrasystématiques nous laissent estimer qu’il est plutôt le double du frère de John, en l’occurrence Charles Goddam. Bien sûr, d’après ce que nous ont rapporté R-Job et R-Lex, il est le parfait sosie de John. Mais l’analyse globaliste de son ASN et de son invitropsychisme, nous porte vers un génome avoisinant comme peut l’être celui d’un frère.
À ce moment-là, R-Job invita R-Lex à le suivre, et les deux robots-enquêteurs s’avancèrent jusqu’à R-Stokovof et R-Wong, puis se tournèrent vers R-Jens, R-Yoko et Sagitarius. Alors, le sourire aux lèvres, R-Job déclara avec un certain côté théâtral :
— Messieurs, le moment est venu d’arriver au dénouement de la mystérieuse affaire qui nous préoccupe tant !
(le dénouement samedi prochain)
06:38 Publié dans Feuilletons | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
10.05.2008
Le meurtre de l'Underwood (partie 14)
R-Jens accompagna R-Job et R-Lex jusqu’à l’astroport. Durant le trajet, R-Job demanda :
— Au fait, pourquoi John Goddam ne possédait-il pas une identité totalement européenne ?
R-Jens soupira :
— Ah, parce que les ancêtres des Britaniens ont été pendant longtemps réticents à s’impliquer entièrement dans l’UE. Ainsi, ils n’ont adopté l’€uro comme monnaie qu’en 2095, et comme langue qu'en 2103. Jusqu’ à ces deux dates, ils avaient conservé respectivement leur Livre Sterling et leur vieux patois.
Les trois robots arrivèrent bientôt sur l’aire de départ d’Orly-Ouest, où attendait sur leur rampe de lancement, un bon nombres de fusées et d’avionefs.
R-Jens salua ses deux collaborateurs, et bientôt ceux-ci embarquèrent à bord de l’appareil en partance pour Gashaïa.
La cabine était presque remplie. Il y avait surtout des robots, mais également des humains, qui eux avaient été obligés de s’équiper d’un scaphandre spatial.
L’avionef ne tarda pas à décoller, et tout le monde partit pour un voyage de 8 h. L’utilisation de carburants de plus en plus sophistiqués et de méridiens d’accélération, avaient réduit à cette durée raisonnable, ce qui était encore il y a peu un périple de cinq années.
Quand ils arrivèrent à l’astroport de Xxillès, la capitale planétaire de Gashaïa, R-Lex était plutôt satisfait. Il aimait tout particulièrement venir sur cette planète. Celle-ci avait pas mal de points communs avec la Terre, notamment au niveau de l’atmosphère. Les Gashaïens étaient également semblables aux Terriens, si ce n’est qu’ils étaient unisexe et portaient tous de longues robes et des barbes en rapport.
Sagitarius, le Mage, était un Terrien né en 1953, qui avait été enlevé par des Gashaïens en 1975, alors qu’il n’avait que 22 ans. C’était lors d’une expédition qui avait pour but de ramener un Terrien afin d’étudier cette espèce. Les Gashaïens qui avaient eu connaissance qu’elle était relativement semblable à la leur, étaient curieux d’y voir de plus près. En tout cas, Sagitarius adopta tout de suite la planète Gashaïa et ne voulut plus repartir sur la Terre. Les Gashaïens acceptèrent de le garder, d’autant qu’ils découvrirent très vite qu’ils était doté de pouvoirs surnaturels toujours utiles. Il acquis par la suite une renommée qui devint stratosphériquement connue, et dans le vaste univers, on le surnomma le Mage.
Arrivé au poste de police de l’astroport, les deux robots-enquêteurs se signalèrent, et furent conduits très vite par deux collègues gashaïens à la demeure du Mage.
Ce dernier les accueillit avec plaisir. Il était bien sûr censé être âgé de 260 ans, seulement, l’atmosphère gashaïenne avait pour effet principal de ralentir énormément le vieillissement d’un Terrien ; ce qui fait que Sagitarius n’avait, biologiquement parlant, qu’environ 75 ans.
— Alors, comment allez-vous, chers amis ? demanda-t-il, tandis qu’ils se tenait devant l’entrée de sa hutte, confectionnée avec une glaise très compacte que l’on trouvait en moult endroits de la surface de la planète.
— Très bien, fit R-Job. Nous ne vous cacherons pas, cher Sagitarius, que nous avons besoin de votre aide.
Cette déclaration fit rire le Mage qui serra une chaleureuse poignée de main à R-Job, puis à R-Lex.
Il les fit entrer à l’intérieur de sa hutte, les convia à s’asseoir sur d’épais tapis, et après s’être placé pour sa part en position du lotus, il fit :
— Qu’est-ce qui vous arrive encore ?
— Oh, pas grand-chose, fit R-Job, nous avons simplement besoin que vous recherchiez d’éventuels esprits dans une machine à écrire.
Sagitarius passa la main dans ses cheveux et dans sa barbe qu’il avait très longs.
— Des esprits dans une machine à écrire ! fit-il.
— Oui, mais avant je vais vous donner un petit résumé de l’affaire, proposa R-Job.
Le Mage acquiesça, et R-Job se lança.
— Une UNDERWOOD, fit d’un air songeur Sagitarius lorsque le robot eut terminé son récit. Tiens, mon père en possédait une dans les années 50. Voilà qui ne me rajeunit pas. Et à propos de cela, je pense qu’il faut que je me rende sur la Terre ?
— Oui, bien sûr, fit R-Lex.
— Alors, justement, fit Sagitarius, il ne faut plus que j’abuse de ces expéditions terrestres, car à force on va finir par ne plus m’accepter ici, mais surtout, je risque de prendre plus vite de l’âge.
— Oh, ça ne sera pas long, fit R-Lex.
— J’espère, j’espère, fit le Mage.
Sans perdre de temps, les deux robots repartirent pour l’astroport en l’emmenant, et après qu’il eut fait tamponner sa carte de séjour par les autorités habilités, tous les trois embarquèrent dans l’avionef, en direction de la Terre.
Huit heures plus tard, ils arrivèrent à Orly-Ouest, et dix minutes après, ils étaient au siège du Central Sécuritaire.
R-Jens accueillit le Mage en le remerciant de bien vouloir apporter son concours.
Puis, à bord d’un véhicule à propulsion hydrogénique tout le monde partit pour le domicile de feu John Goddam.
Une fois dans la pièce où celui-ci avait été assassiné, Sagitarius regarda tout d’abord attentivement autour de lui, puis il tendit les doigts, afin d’extraire des parois de plexiglas, le mobilier par induction digitale.
Bientôt apparut une bibliothèque, puis un buffet, et enfin une table sur laquelle était posée l’UNDERWOOD.
Alors le Mage s’approcha de la machine à écrire, puis plaça ses mains bien à plat dessus. Très vite, une sorte de crépitement se fit entendre, puis apparut de la fumée qui sortait de l’intérieur de l’UNDERWOOD. Cette fumée était très blanche et épaisse, et monta jusqu’au plafond.
Le Mage se recula quand la fumée devint soudain de plus en plus sombre, puis très noire. Alors, on devina une forme humaine qui se posa sur le sol. Et dans les quelques secondes qui suivirent, apparut un homme tout de noir vêtu, qui se précipita sur le Mage en brandissant un couteau.
( la suite samedi prochain)
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03.05.2008
Le meurtre de l'Underwood (partie 13)
Les deux robots n’en revenaient pas ; voilà encore un élément qui s’ajoutait à liste déjà longe des surprises.
— Étonnant, estima R-Job en sortant de sa combinaison l’exemplaire de « L’égorgeur fantôme » que lui avait remis James Hadley Chase.
— Je suppose qu’il s’agit de l’ouvrage qui nous intéresse ? fit R-Jens.
— Tout à fait, fit R-Job en le tendant au chef de brigade. Mais que peut-on en déduire de ce qui est arrivé au cadavre de la victime ?
R-Stokovof prit la parole :
— Tout d’abord, lorsque R-Jens m’a demandé de faire une contre autopsie, j’ai pensé que ça serait un travail de routine. Le médecin légiste ayant pratiqué la première a beau être manifestement robotphobe, je ne pensais pas découvrir quoi que ce soit d’intéressant. Mais force a été de constater qu’il a profité de sa mission pour s’accaparer d’une partie non négligeable du cerveau de feu John Goddam, à des fins certainement peu honnêtes.
— En effet, fit R-Lex, et sait-on où se trouve actuellement le médecin légiste ?
— Justement non, répondit R-Jens, depuis ce matin on n’arrive pas à le contacter.
— Hum, et au fait, comment s’appelle-t-il ?
R-Jens réfléchit un court instant puis dit :
— Eh bien, il est doté d’une identité formellement européenne, comme les autorités continentales ont incité les citoyens des États-Unis d’Europe à le faire il y a déjà plus d’un siècle. Il s’appelle Fernand Karl Gonzales.
— Donc, sa famille pouvait peut-être porter un tout autre patronyme il y a plus d’un siècle ! Goddam, par exemple ?
R-Jens sursauta.
— Mais pourquoi justement Goddam ?
— Eh bien, fit R-Lex, parce que Fernand Karl Gonzales, médecin légiste de son état, est le parfait sosie de William Goddam, ancêtre de John Goddam, dont nous recherchons le meurtrier. Mais il serait plus aisé que l’on s’adonne à une séance de synthèse réunioneuronale, pour faire le point sur notre mission au XXème siècle. Ce serait plus rapide.
— En effet, estima R-Jens, allons donc dans un sas de sociotransmission à cet effet.
Les quatre robots se mirent en route, et tandis qu’ils passaient près d’une borne phosphorescente, R- Stokovof dit :
— R-Job et R-Lex, s’il vous plaît, veuillez approcher vos main de cette borne pour un petit examen de captation génétique diffus. Les données seront aussitôt envoyées pour analyse au Cap, dans l’État de Zoulounie.
Les deux robots-enquêteurs s’exécutèrent, puis R-Stokovof demanda à R-Jens de soumettre également le roman « L’égorgeur fantôme » à l’appareil.
— Parallèlement à l’obtention d’une synthèse verbale des faits, il est important d’en obtenir une molécurotactile complète, déclara-t-il.
Puis les quatre robots se retrouvèrent bientôt dans un sas, où en moins de trente seconde, par diffusion neuronale, R-Jens et R-Stokovof furent au courant de ce qu’avaient pu recueillir R-Job et R-Lex en 1957 et 1958.
R-Jens soupira alors, puis pianota sur le relais inter-secteurs qu’il portait au poignet, et déclara :
— Bon, voilà, les Sections d’Intervention Limitrophe, sont parties à la recherche de Fernand Karl Gonzales à la frontière Cosaquienne, puisque cet État a rétabli des frontières au plus grand mépris de l’acte fondateur de l’Union Européenne, et de son Gouverneur Général.
— Donc, vous ne doutez pas que Fernand Karl Gonzales a joué un rôle primordial dans le meurtre de John Goddam ? fit R-Lex.
— Je veux surtout qu’on le retrouve et qu’on puisse l’entendre, fit R-Jens. Bon, maintenant, autre point qu’a découvert R-Stokovof… mais je vais le laisser l’exposer.
L’intéressé hocha la tête, et dit :
— Oui, toujours lors de la contre autopsie, j’ai remarqué qu’une piqûre avait été effectuée au niveau de la nuque de la victime.
— Vous avez la certitude que cette piqûre a bien été produite après sa mort ? demanda R-Job.
— Absolument, fit R-Stokovof, ma sonde infra sensitive est très efficace dans ce domaine.
— Et dans quel but aurait-on pratiqué cette piqûre ? fit R-Lex.
— Toujours d’après ma sonde infra sensitive, fit R-Stokovof, afin d’y introduire un inducteur auto-réactif
— Hum, hum, fit R-Job. Et de quel genre est cet inducteur ?
R-Stokovof passa nonchalamment la main dans ses cheveux coupés en brosse, puis dit :
— Bien, à vrai dire, très probablement d’un genre propre à déclencher une réaction d’un ordre que je suis bien obligé d’estimer comme relevant du domaine de l’irrationnel.
— Bigre ! fit R-Lex, voilà qui n’est pas clair du tout.
— Sans doute, reconnut R-Stokovof, mais vous savez, lorsque des scientifiques se heurtent au domaine de l’occulte, ce n’est simple pour personne, et à commencer pour eux.
R-Jens intervint alors :
— Oui, R-Stokovof et R-Wong ont uni leurs efforts, et après analyse de la nuque de la victime, et de sa machine à écrire, il est apparu que des éléments que l’on pourrait qualifier d’ectoplasmiques sont intervenus dans l’affaire qui nous intéresse.
— Nous nous trouvons bien face à une affaire de fantôme ! s’exclama R-Lex. Souvenez-vous que j’en avais émis l’hypothèse dès le début.
— R-Lex, nous n’en sommes pas encore vraiment là, fit R-Jens d’un ton. courroucé. Mais il est vrai que nous allons devoir recourir aux services de notre ami Sagitarius, le Mage.
— Ah, un petit voyage sur la planète Gashaïa en perspective, voilà qui est des plus plaisants, fit R-Lex, manifestement ravi.
— Nous devons vraiment partir là-bas ? fit R-Job.
R-Jens acquiesça de la tête.
— Oui, il faut absolument savoir si un ou plusieurs esprits n’ont pas pris possession de l’UNDERWOOD.
— Et quand partons-nous ? fit R-Lex.
R-Jens afficha un petit sourire pour répondre :
— Eh bien, messieurs R-Job et R-Lex, un avionef part d’Orly-Ouest pour Gashaïa dans moins de cinq minutes. Vous avez juste le temps de sauter dans un turboway pour vous rendre à l’astroport.
( la suite samedi prochain)
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26.04.2008
Le meurtre de l'Underwood (partie 12)
Résumé des épisodes précédents : un meurtre commis à l’encontre d’un certain John Goddam, amène R-Job et R-Lex, deux robots-enquêteurs du XXIIIème siècle, à se rendre au XIXème où ils rencontrent Sherlock Holmes, puis en 1957 où ils se retrouvent en compagnie de James Hadley Chase et d’Agatha Christie. Ils sont à la recherche d’un certain William Goddam, ancêtre de la victime, qui a par ailleurs écrit un roman policier intitulé « L’égorgeur fantôme ». Quand James Hadley Chase annonce que William Goddam est employé par la Société NUTRIVIA, tout comme le sera son descendant en 2213, les deux robots sont prêts à partir cette fois pour l’année 1958, où ils apprennent que William Goddam a plagié un manuscrit de James Hadley Chase pour écrire son roman. Et lorsqu’ils le rencontrent, ils s’aperçoivent qu’il est le parfait sosie du médecin légiste ayant pratiqué l’autopsie de John Goddam.
Comme lui, il était doté d’une moustache noire, et de cheveux broussailleux de même couleur.
— Cher William, fit Chase, je vous présente messieurs R-Job et R-Lex, deux parfaits robots qui nous arrivent du XXIIIème siècle.
William Goddam se raidit.
— Vous voulez certainement plaisanter, James ?
— Non, il ne plaisante pas, intervint R-Job. Monsieur Goddam, si nous sommes venus de l’année 2213, c’est parce que nous enquêtons sur le meurtre de votre lointain descendant, John Goddam.
— John Goddam ! s’exclama William Goddam ; et en plus vous m’affirmez que ce que m’a annoncé James est pure vérité ?
— Absolument, fit R-Lex.
— Bon, fit William Goddam, en tout cas je ne pourrai rien vous apprendre sur ce John Goddam mort en 2213 ; vous le comprenez bien.
— Bien sûr, fit R-Job. Mais dites-moi, monsieur Goddam, vous travaillez à la Société NUTRIVIA depuis longtemps ?
— Oui, répondit William Goddam. Mais il faut dire que les origines de NUTRIVIA remontent en quelque sorte à Edward Goddam, boucher de son état, qui, en 1888, a tenté de concurrencer Jack l’éventreur.
— Ah, passionnant cela ! s’exclama R-Lex. Continuez donc.
— Eh bien, fit William Goddam, Edward Goddam a eu un fils, Andrew, qui fut un parfait végétarien. Il a transmis à ses deux propres fils, en l’occurrence mon frère Charles et moi-même, le dégoût de la viande, et comme nous sommes devenus chimistes, nous nous sommes mis en tête d’inventer une pilule remplaçant un repas complet. Et c’est ainsi qu’est née en 1937 la Société NUTRIVIA. Dans un premier temps, cette société a œuvré dans l’agro-alimentaire végétarien, mais très vite elle s’est orientée vers la recherche de la fameuse pilule nutritive qui ne devrait plus tarder à être trouvée.
— Vraiment ? fit R-Job. Ainsi vous êtes donc les pionniers de la Société NUTRIVIA qui rayonne sur tous les Etats-Unis d’Europe au XXIIIème siècle !
— Heureux de l’apprendre, fit William Goddam, mais hélas, nous ne sommes qu’en 1958, et tout n’est pas aussi merveilleux ; surtout depuis ce qui s’est passé en 1946.
— C'est-à-dire ? fit R-Lex.
William Goddam soupira longuement.
— Eh bien, figurez-vous que c’est l’année où mon frère Charles a légué à l’URSS une partie des secrets de fabrication de la pilule nutritive.
— L’URSS ! s’exclma R-Job.
James Hadley Chase intervint à ce moment-là pour expliquer le contexte géopolitique des années cinquante, et notamment la notion de « guerre froide » qui sévissait alors.
— Mais ! s’écria presque R-Lex, cette URSS, serait donc également cette Russie qui, au XXIIIème siècle s’appelle la Cosaquie et pose bien des problèmes à l’ensemble des autres États européens.
— Sans doute que les bégaiements de l’Histoire sont une réalité, déclara Chase.
— Mais au fait, qu’est-ce qui a poussé votre frère à collaborer avec l’URSS, monsieur Goddam ? demanda R-Lex.
William Goddam soupira encore.
— Eh bien, disons que Charles a adhéré à l’idéologie soviétique, via une certaine Valentina Popovitch.
— Ah, je comprends, fit R-Job. Et vous m’avez dit que votre frère n’avait légué qu’une partie des secrets de fabrication de la pilule nutritive…
— C’est exact, fit William Goddam. En fait, Charles n’a fait que m’assister, c’est moi qui ai le plus travaillé à l’élaboration du projet.
— Donc, vous possédez les compléments indispensables à l’élaboration de la pilule nutritive, fit R-Lex.
— Oui, fit William Goddam, mais ce qu’a transmis Charles aux Soviétiques peut grandement les aider à découvrir la pilule les premiers. C’est bien pour cela que les actionnaires de NUTRIVIA m’ont ôté toute responsabilité dans la gestion de la société. Ils ont voulu marquer le coup de cette façon.
— Ils n’ont quand même pas pu vous écarter complètement, fit remarquer R-Lex.
— Non, fit William Goddam avec un sourire, car sans moi, plus de pilule nutritive pour eux.
— Il semblerait que cette situation ait perduré au cours des siècles, fit R-Job. Car apparemment, John Goddam était un employé de la société, mais guère un haut responsable.
— La trahison de Charles a donc eu des conséquences incommensurables, en déduisit William Goddam.
— Et Charles se trouve donc actuellement en URSS ? demanda R-Lex.
— Très probablement, fit William Goddam.
— Et vous n’avez rien d’autre à nous apprendre à propos de votre frère ? demanda R-Job.
— Heu... non, fit William Goddam.
— Il faut que je vous annonce quelque chose, fit R-Job. Si vous ne possédez aucune ressemblance avec John Goddam, par contre vous êtes le parfait sosie du médecin légiste qui a pratiqué son autopsie.
— Voilà qui est surprenant, fit William Goddam, mais je n’ai pas d’explication.
— Et qu’est-ce qui a pu amener un inventeur de pilule nutritive à publier un roman policier emprunté à James Hadley Chase ? demanda R-Lex.
— Oh, l’envie de me sortir de toutes mes préoccupations, sans doute, fit William Goddam.
— Oui, c’est une façon parmi tant d’autres, estima Chase.
William Goddam hocha doucement la tête en souriant, et annonça qu’il allait se retirer.
Bientôt, les deux robots-enquêteurs se retrouvèrent avec James Hadley Chase, et R-Job demanda :
— Au fait, monsieur Chase, pourrions-nous voir votre machine à écrire ?
Le romancier parut surpris, et fit :
— La nouvelle ?
— Pourquoi, vous avez changé de machine récemment ?
— Oui, j’ai acheté une machine plus moderne, plus actuelle que ne l’était bien sûr ma vieille UNDERWOOD de 1926.
— Et vous avez gardé cette vieille UNDERWOOD ? demanda R-Lex.
— Eh bien, fit l’écrivain, j’ai pensé la garder par nostalgie. C’est sur cette machine que j’ai écrit « Le tueur du Kent » devenu « L’égorgeur fantôme » ; mais pour bien montrer à William Goddam que je ne lui tenais aucunement rigueur de m’avoir plagié, je la lui ai offerte.
— Encore un élément très intéressant ! s’exclama R-Job. Bon, monsieur Chase, je pense que nous allons prendre congé, car il y a beaucoup de travail qui nous attend en 2213.
— Très bien, comme vous voulez, fit Chase, je vais vous appeler un taxi.
Les deux robots repartirent pour Hyde Park avec un chauffeur de taxi différent de celui de la fois précédente, et n’eurent aucun mal à retrouver leur Tempornef grâce à la pancarte Coca-Cola.
Ils furent accueillis au XXIIIème siècle par R-Jens qui les conduisit aussitôt voir un individu de haute taille, aux cheveux coupés en brosse, et à la barbe finement taillée, vêtu d’une blouse blanche.
— Mes amis, fit R-Jens, je vous présente R-Stokovof, le premier robot-médecin-légiste qui nous arrive tout droit de l’usine spéciale de Varsovie, État de Vodkaïe
Les deux enquêteurs saluèrent le médecin légiste, et R-Jens annonça :
— Je crois deviner, chers R-job et R-Lex, que vous avez des choses très importantes à nous apprendre, mais R-Stokovof et moi-même vous avons préparé une petite surprise.
Les deux enquêteurs parurent tout de suite intéressés, et R-Jens ne les fit pas languir plus longtemps.
— Oui, figurez-vous, dit-il, que lors de l’autopsie, on a ôté une partie du cerveau de John Goddam ; n’est-ce pas, R-Stokovof ?
— Tout à fait, fit ce dernier, et pas n’importe quelle partie, puisqu’il s’agit de toute évidence de l’hippocampe, là où sont stockées des données fondamentales.
( la suite samedi prochain)
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19.04.2008
Le meurtre de l'Underwood (partie 11)
Résumé des épisodes précédents : un meurtre commis à l’encontre d’un certain John Goddam, amène R-Job et R-Lex, deux robots-enquêteurs du XXIIIème siècle, à se rendre au XIXème où ils rencontrent Sherlock Holmes, puis en 1957 où ils se retrouvent en compagnie de James Hadley Chase et d’Agatha Christie. Ils sont à la recherche d’un certain William Goddam, ancêtre de la victime, qui a par ailleurs écrit un roman policier intitulé « L’égorgeur fantôme ». Quand James Hadley Chase annonce que William Goddam est employé par la Société NUTRIVIA, tout comme le sera son descendant en 2213, les deux robots sont prêts à partir cette fois pour l’année 1958, où ils apprennent que Chase et William Goddam ne sont qu’une seule et même personne !
Les deux robots écarquillèrent les yeux et s’exclamèrent :
— Mais d’où tenez-vous cela ?
Le libraire ne se départit pas, bien au contraire, de son air malicieux pour répondre :
— Figurez-vous qu’il y a de cela 32 ans, je faisais partie du comité de lecture des éditions Smith & Stetson, et à ce titre, j’ai été amené à refuser le manuscrit d’un certain René Brabazon Raymond, qui devait devenir célèbre sous le pseudonyme de James Hadley Chase. Je n’ai guère apprécié le roman, mais j’ai gardé en mémoire ce qu’il racontait. Aussi, quand j’ai lu « L’égorgeur fantôme » d’un certain William Goddam, il ne m’a pas fallu longtemps pour me rendre compte que James Hadley Chase qui possède maintenant une notoriété plus que certaine, avait voulu régler son compte à un échec de jeunesse.
— Très intéressant tout cela, fit R-Job.
— Bon, il ne nous reste plus qu’à revoir James Hadley Chase et retrouver surtout le 90, Wardour Street, fit R-Lex.
— Sans doute, fit le libraire, on ne peut plus rigolard.
Les deux amis se mirent en route et traversèrent Londres, en demandant sans cesse leur chemin. Et ils venaient juste d’arrêter une femme accompagnée d’un jeune garçon d’une dizaine d’années, quand celle-ci s’exclama :
— Oh, messieurs, vous ressemblez étrangement à mon mari, mais sans cheveux ! N’est-ce pas David ?
Le dénommé David regarda les deux robots avec méfiance.
— Il paraît que nous ressemblons à un certain David Bowie, fit R-Job, comme pour l’amadouer.
Ce fut plutôt réussi, car les yeux du jeune David s’illuminèrent, et il s’exclama :
— Bowie ! c’est comme cela que je veux m’appeler maintenant ! Oui, David Bowie !
— Mais voyons, fit sa mère manifestement désolée, tu t’appelles David Jones, pas David Bowie !
— Si, je veux m’appeler David Bowie, insista le jeune garçon.
R-Job et R-Lex préférèrent en rester là, et R-Job déclara tandis que les deux enquêteurs avaient repris leur marche :
— On dirait que l’on a déclanché quelque chose chez ce jeune garçon.
— Mais voyons, R-Job, fit R-Lex, nous venons tout simplement de rencontrer le futur David Bowie ; David Jones de son vrai nom.
— Ah, mais bien sûr, fit R-Job. Où avais-je donc la tête ?
— D’autant qu’en parlant de tête, fit R-Lex, c’est la sienne qui nous a servi de modèle.
Les deux comparses continuèrent leur chemin, et après avoir marché durant des kilomètres, ils finirent par arriver à la maison de James Hadley Chase.
Après leur avoir ouvert, celui-ci ne parut pas très enchanté.
— Ah, monsieur Chase, fit R-Job, nous voici revenus. Un an s’est écoulé, du moins pour vous.
— Oui, c’est vrai, fit Chase, mais entrez donc.
Les deux robots s’exécutèrent, et retrouvèrent la pièce où l’écrivain les avait déjà reçus en 1957.
— Bon, allons droit au but, fit R-Job, nous avons appris que William Goddam et vous-même ne formez qu’une seule et même personne ! Est-ce exact ?
— Ah, vous êtes au courant, fit Chase, d’un air morne. Eh bien, pour tout vous avouer, c’est entièrement faux.
Les deux robots eurent un mouvement de recul.
— C’est entièrement faux, répéta Chase. Mais que je vous raconte tout en détails. Alors que je n’avais que 18 ans, en 1924, j’ai envoyé aux éditions Smith & Stetson, le manuscrit d’un roman que j’avais intitulé « Le tueur du Kent » ; le Kent étant ma région natale. Le manuscrit a été refusé, et tout aurait dû en rester là. Mais comme vous m’aviez parlé du roman « L’égorgeur fantôme » de William Goddam, j’ai acheté cet ouvrage à sa parution à l’occasion des fêtes de fin d’année. Et voilà qu’en le lisant, j’ai retrouvé intégralement mon œuvre de jeunesse. Il s’agit d’un pur plagiat, hormis le titre.
— Incroyable ! s’exclama R-Lex. Et vous n’êtes pas allé demander des comptes à William Goddam ?
— Bien sûr ! rétorqua Chase. Et je l’ai tout simplement trouvé à la société NUTRIVIA où il continue de travailler malgré le succès de mon… enfin, de son roman.
— Et que vous a-t-il donné comme explication ? demanda R-Job.
— Eh bien, fit Chase, qu’il était un grand admirateur de mes romans, et que l’un de ses amis qui travaille chez Smith & Stetson, lui ayant remis mon manuscrit qui avait été miraculeusement gardé, il avait décidé de le publier sous son propre nom. À son corps défendant, on peut retenir que l’une des victimes de mon tueur du Kent ayant le même patronyme que lui, cela ait pu l’encourager dans son imposture.
— Monsieur Chase, fit gravement R-Job, vous pourriez nous remettre un exemplaire de ce roman ?
— Je vais vous remettre sans problème celui que j’ai acheté. Ce n’est pas la peine que je le garde, puisque par sentimentalisme, j’avais conservé le manuscrit de ma jeunesse.
Chase partit dans une autre pièce, et revint avec un livre à la couverture cartonnée à la main.
— Voici le fameux roman, fit-il.
Il le tendit à R-Job qui le prit et dit :
— Au fait, que pense votre maison d’édition de cette affaire ?
— Oh, fit Chase, elle a justement racheté Smith & Stetson. Mon agent m’a quand même demandé si j’étais prêt à entreprendre des poursuites à l’encontre de William Goddam ; mais j’ai fait savoir que non.
— Et serait-il possible de rencontrer William Goddam ? demanda R-Lex.
— Rien de plus facile, fit Chase. Il m’est infiniment reconnaissant de ne pas avoir trop mal pris sa mauvaise plaisanterie, et je peux lui demander tout ce que je veux.
— Eh bien, reprit R-Lex, si vous pouviez l’inviter à venir nous rencontrer tout de suite…
—Aucun problème, fit Chase.
Il repartit dans une autre pièce, et en revint très vite avec à la bouche, ce que l’on appelait dans les temps très anciens, « une cigarette ».
— Voilà, il sera ici dans un petit quart d’heure, annonça Chase. La Société NUTRIVIA se trouve dans les parrages.
— Parfait, fit R-Job. Au fait, monsieur Chase, pour changer de sujet, je vois que vous fumez, n'est-ce pas ?
— Heu… oui, fit Chase. Pourquoi me posez-vous cette question ?
— Eh bien, reprit R-Job, parce que le tabac a complètement disparu de la planète au XXIIIème siècle.
— Bigre ! fit Chase. Je pense que je ne me plairais pas au XXIIIème siècle. Et quand donc le tabac a-t-il exactement disparu de la planète ? Que je sache à quoi m’en tenir.
— Oh, fit R-Lex, vous avez encore le temps. Pour ce qui est de l’État de Francie où nous vivons, le tabac a été totalement interdit en 2018.
— Interdit ! s’exclama Chase. C'est-à-dire ?
— C'est-à-dire, continua R-Lex, qu’à partir de cette année-là, il a été formellement interdit de fumer en tout lieu.
— Tout lieu ! s’écria presque cette fois-ci Chase.
— En tout lieu, répéta R-Job : dans la rue, chez soi…
— Et que risquait-on alors, demanda Chase, très angoissé.
— Oh, fit R-Lex, rien que quinze années d’emprisonnement.
— Et des gens ont vraiment été emprisonnés ? fit Chase, presque dans un souffle.
— Bien sûr, fit R-Job, il y eut des centaines de milliers de contrevenants qui furent emprisonnés, et très peu sortirent avant l’exécution complète de leur peine.
Chase était abasourdi, et il continua de converser avec les deux robots sur ce qui lui apparaissait comme une énormité, jusqu’à ce que l’on sonne à sa porte.
Il se dépêcha alors d’aller ouvrir, et bientôt, ce fut au tour de deux robots d’être abasourdis, quand Chase leur amena un individu qu’il présenta comme étant William Goddam.
En effet, à ne pas en douter, celui-ci était le parfait sosie du médecin légiste qui avait tenu des propos robotphobes, et surtout pratiqué l’autopsie de John Goddam.
( la suite samedi prochain)
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