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30.05.2008

Underwood (l'intégrale)

À toutes celles et tous ceux qui ont suivi les 16 épisodes du « Meurtre de l’Underwood », je propose de lire cette novella cette fois en une seule pièce et même de la télécharger, en se rendant sur cet excellent espace de liberté d’expression qu’est le site In Libro Veritas.

Je rappelle que les 16 épisodes ont été entièrement improvisés et écrits semaine par semaine. À la relecture j’ai eu le plaisir de constater que l’ensemble était cohérent, et que les fautes n’étaient pas trop nombreuses.

Un point quand même, dans le 16ème et dernier épisode, fatigue oblige, peut-être, je fais boire du jus de concombre aux robots. Non, les robots ne boivent pas, (du moins pas encore), d’ailleurs R-Job et R-Lex n’avaient même pas accepté un verre de lait chez James Hadley Chase. J’ai donc modifié ce passage dans le 16ème épisode et bien sûr dans l’intégrale.

Autre point important, à partir du premier samedi de juillet, vous pourrez lire le premier épisode de « L’affaire Carouge », votre feuilleton de l’été !

Et maintenant pour lire l’intégrale du « Meurtre de l’Underwood », on clique ici même.

29.05.2008

Les bistots du port

Les bistrots du port
Sont les refuges des âmes en attente, baignant dans la nostalgie d’un temps d’avant
Ce sont les senteurs de tabac de miel et d’ale moussante
Des filles perdues cherchant la chaleur des boiseries trop encaustiquées
Fuyant le crachin de l’hiver et l’empressement de futurs naufragés

Les bistrots du port
Sont les souvenirs des fantômes aux cirés couverts d’embruns et de plus soif
Perdus dans un Valhalla sans guerriers, mais rempli de corps brisés par les lames de fond

Les bistrots du port, ce sont des nuits au carrefour des matins de brouillard
Quand on se souvient de ceux qui sont partis à l’aube
Pour des marées d’exception
La fortune aux confins de Terre-Neuve
Les retours espérés avec la cale pleine

Les bistrots du port sont les sarcophages terrestres
De ceux qui ont cédé aux langueurs du chant des abysses
Et que de vieux compagnons évoquent
En levant leur bock
En tirant sur le tuyau de leur pipe
Et en clignant des yeux en signe d’adieu et de regrets.

 
Patrick S. VAST - Mai 2008 

27.05.2008

Une histoire blues

Il y a des textes que l’on souhaite voir lire plus particulièrement que d’autres peut-être. C’est le cas de ma nouvelle Retour à « Bourbon Street » qui a été publiée dans l’excellente revue Hauteurs (voir colonne de gauche pour ce qui la concerne).

Cette nouvelle, c’est la synthèse du fantastique et du blues, les deux mamelles en quelque sorte de mes pôles d’intérêts. Mais à travers Angel, c’est un hommage que je rends à Billie Holiday, la diva qui savait blueser le jazz, ou jazzer le blues, chacun choisira l’option ; en tout cas, celle qui apportait beaucoup de bonheur avec sa voix et son feeling.

Pour relire le texte, il suffit de retrouver une note de février 2007, en cliquant tout simplement ici.

24.05.2008

Le meurtre de l'Underwood (16ème et dernière partie)

Résumé des épisodes précédents dans la rubrique feuilletons (colonne de gauche) : un meurtre commis à l’encontre d’un certain John Goddam, amène R-Job et R-Lex, deux robots-enquêteurs du XXIIIème siècle, à se rendre au XIXème où ils rencontrent Sherlock Holmes, puis en 1957 où ils se retrouvent en compagnie de James Hadley Chase et d’Agatha Christie. Ils sont à la recherche d’un certain William Goddam, ancêtre de la victime, qui a par ailleurs écrit un roman policier intitulé « L’égorgeur fantôme ». Quand James Hadley Chase annonce que William Goddam est employé par la Société NUTRIVIA, tout comme le sera son descendant en 2213, les deux robots sont prêts à partir cette fois pour l’année 1958, où ils apprennent que William Goddam a plagié un manuscrit de James Hadley Chase pour écrire son roman. Et lorsqu’ils le rencontrent, ils s’aperçoivent qu’il est le parfait sosie du médecin légiste ayant pratiqué l’autopsie de John Goddam. Or, de retour au XXIIIème siècle, ils apprennent que justement au cours de l’autopsie, on a prélevé une partie du cerveau de la victime. Mais l’irrationnel prenant en plus le pas sur la science, nos deux héros sont conviés à partir pour la planète Gashïa afin d’y rencontrer un Mage et solliciter ses pouvoir. Celui-ci est amené dans l’appartement de John Goddam, et fait sortir de lUNDERWOOD, un individu brandissant un couteau ! Mais Sagitarius ramène l’individu au néant, et explique comment a été assassiné John Goddam. Cet explication et la duplication de Charles Goddam sous la forme du médecin légiste qui a autopsié la victime dont il possède une totale ressemblance, amènent R-Job à déclarer que l’heure du dénouement de l’affaire est arrivée.
 
 — Vraiment ? fit R-Jens, très étonné.
— Vraiment, confirma R-Job. Enfin, peut-être manquera-t-il quelques éléments, disons historiques ou autres, du fait que certaines données ont été perdues.
— Je vous rassure tout de suite, intervint R-Wong, nous avons pu en récupérer un bon nombre grâce à notre relais installé sur Pluton. Je pourrai donc venir compléter, si nécessaire.
— Voilà qui est parfait, estima R-Job, alors je commence. Edward Goddam, boucher de son état, et à l’occasion éventreur potentiel, a eu un fils Andrew qui fut un parfait végétarien, et qui, à ce titre, a transmis l’horreur de la viande à ses propres fils, Charles et William. Ces derniers ont créé la Société NUTRIVIA au XXème siècle et ont œuvré pour découvrir une pilule nutritive remplaçant un repas complet. Charles qui s’était amouraché d’une Soviétique a fui en URSS dans le contexte de la guerre froide qui a caractérisé les années 50 à 70 de ce siècle. Les Soviétiques comptaient sur lui pour élaborer cette fameuse pilule, et ainsi prendre de l’avance sur le camp occidental. Seulement, il se trouve que c’était William Goddam qui possédait réellement les données pour y parvenir. À noter que ce William Goddam qui avait un tant soit peu hérité envers et contre tout de l’âme sanguinaire de son ancêtre Edward, s’intéressait à la littérature policière. Et à ce titre, il a plagié un roman de James Hadley Chase, à qui il avait légué sa demeure, ce qui explique qu’il soit passé à la postérité en étant domicilié au 90, Wardour Street à Londres. En tout cas, si la Société NUTRIVIA a certainement prospéré dans ces années-là, il semblerait que le projet de la pilule nutritive ait été abandonné aussi bien par les Britanniques devenus les Britaniens, que par les Soviétiques devenus les Russes puis les Cosaquiens.
— En effet, renchérit R-Wong, d’après les archives transmises depuis Pluton, on peut affirmer que les Britanniques ont abandonné le projet suite aux manifestations hostiles des lobbies de l’alimentation et des agriculteurs. Quant aux Soviétiques, ils ont préféré continuer la guerre froide par le biais de la conquête spatiale, en envoyant le premier homme dans l’espace en avril 1961. Seulement, le projet de la pilule nutritive est réapparu au XXIIème siècle avec la pénurie de matières premières et les famines qui s’en sont suivies en différents points de la planète. Et c’est la Société NUTRIVIA qui a achevé ce projet qui avait vu le jour dans ses murs dans la première moitié du XXème siècle. Il faut noter que William Goddam a eu un fils à qui il a légué les secrets de fabrication de la pilule nutritive, qui se sont donc transmis chez les Goddam de génération en génération.
— C’est ce qui explique, intervint à son tour R-Lex, que John Goddam était employé chez NUTRIVIA, mais sans avoir de fonction au sein de l’équipe de direction, du fait du passage de Charles chez les Soviétiques.
— Vieille rancune en effet, jugea R-Job. Et pour ce qui nous intéresse, il apparaît que l’on a visé un Goddam, mais justement un descendant de William comme pouvait l’être John.
— En effet, reprit R-Lex, mais pas dans un premier temps. Car, quand les Cosaquiens, qui désirent depuis un bon moment se retirer des Etats-Unis d’Europe, ont décidé d’abattre la Société NUTRIVIA et prendre le contrôle de la production de pilules nutritives, ils ont pensé aux restes de Charles Goddam qu’ils avaient à leur disposition dans l’un de leurs cimetières. À partir de ces restes, ils ont pratiqué une duplication selon une technique qu’ils maîtrisent plutôt bien. Seulement, la duplication peut toujours réserver des surprises. La preuve, ils ont produit un double de Charles Goddam possédant le même visage que son frère William, mais guère ses particularités neuronales. Donc, celui qui devait prendre l’identité de Fernand Karl Gonzales, ne put guère les aider à élaborer la pilule nutritive. Alors après réflexion, ils ont donc décidé de s’en prendre au descendant de William. Ils avaient alors deux solutions : ou bien amener l’intéressé à collaborer avec eux, ce qui était peu probable, ou bien s’accaparer d’une zone fondamentale de son cerveau.
— Tout à fait, poursuivit R-Stokotov. Seulement, pour pouvoir extraire des données explicites d’un cerveau, il faut que celui-ci ait été rendu en quelque sorte disponible, suite à un événement violent, tel un accident ou un traumatisme.
— Un meurtre est sans doute la solution idéale, fit R-Jens.
— Exactement, fit R-Job. Alors, donc, il ne restait plus qu’à tuer John Goddam. Pour cela, il existait plusieurs possibilités, mais il faut croire que c’est une solution particulièrement sophistiquée qui a été choisie.
— C’est sûr, fit R-Lex, soit par Fernand Karl Gonzales, soit par un ami de la victime, les Cosaquiens ont appris que John Goddam possédait l’UNDERWOOD qui avait été utilisée pour écrire « Le tueur du Kent », version originale de « L’égorgeur fantôme ». Il suffisait donc par un moyen occulte ou technologique d’extraire un meurtrier de la machine, et…
— Et c’est ce qui a été parfaitement exécuté de manière tout à fait moderne, déclara Sagitarius. Dans les tréfonds de l’UNDERWOOD était niché un poignardeur qui a été amené à la réalité, s’est matérialisé avec un couteau suffisamment tranchant pour ne laisser aucune chance à John Goddam, mais également aucune trace décelable de son passage.
— C’est tout à fait cela, fit R-Stokovof, et ensuite, le médecin légiste a pu s’accaparer de la zone de cerveau utile ; et à cette heure il doit être en route pour l’État de Cosaquie.
— Pas exactement, fit R-Jens, en se levant des gradins et en s’avançant vers l’estrade. Car j’ai réservé à tout le monde une petite surprise qui va nous permettre entre autres de vérifier ce qui a été énoncé ici même.
Il claqua dans ses mains, et une porte sur le côté du sas s’ouvrit pour laisser apparaître deux individus menottés et encadrés par deux robots des forces de sécurité.
L’un des individus était le parfait sosie de William Goddam, et il n’était pas difficile d’en déduire qu’il s’agissait de Fernand Karl Gonzales. Quand à l’autre individu, dans cet homme petit et chauve vêtu d’une veste bleue, R-Job et R-Lex reconnurent celui qui s’était présenté comme étant un ami de John Goddam et de surcroît celui qui avait découvert la victime baignant dans son sang.
— Mais nous connaissons ce monsieur ! s’exclama R-Job.
— Certainement, fit R-Jens. Pouvez vous, monsieur, nous indiquer votre identité ?
— Sans problème, fit l’intéressé, je m’appelle Mathieu Orson Trovatori.
— Je parlais de votre véritable identité, de votre identité cosaquienne, fit R-Jens. Car figurez-vous que si nous avons un peu tardé à obtenir les résultats de l’analyse des éléments obtenus par captation génétique dès le début de l’affaire, ils nous ont révélé des choses très intéressantes. Notamment que vous vous appelez en réalité Boris Popovitch.
— Popovitch ! s’exclama R-Lex, comme…
— Oui, comme la personne qui a rallié Charles Goddam au camp soviétique au XXème siècle, poursuivit R-Jens. Il faut croire que les services secrets de cette partie de l’Europe ont de la suite dans les idées, établissant ainsi une véritable saga entre les Goddam et les Popovitch.
Puis R-Jens s’interrompit un instant, et fixant Gonzales et Popovitch, il dit :
— Bon, messieurs, vous avez pu entendre tandis que vous vous trouviez derrière une cloison du sas, une version des faits qui, pour ma part, me semble tenir tout à fait la route. Je vous demanderai donc de confirmer. Inutile de mentir, puisque ensuite vous serez justement soumis au détecteur de mensonges.
Gonzales soupira, puis dit :
— C’est bien ainsi que les choses ont eu lieu. Mais je tiens à préciser que j’ai failli ne pas mener ma mission jusqu’au bout. Seulement, j’ai tellement été révolté par l’invasion des robots dans toutes les couches de la société, que finalement je n’ai plus eu de scrupules.
— Fernand Karl Gonzales, fit R-Jens d’un ton sentencieux, votre robotphobie ne vous mènera pas bien loin. Par contre le Haut Tribunal ne pourra que tenir compte de votre état de dupliqué. Cela ne pourra que vous valoir des circonstances très atténuantes.
— À quoi bon, fit l’intéressé.
Puis s’adressant à Boris Popovitch, R-Jens dit :
— Quant à vous, je suppose que vous aviez gagné la confiance de John Goddam. Et celui-ci vous a parlé de l’UNDERWOOD et de son passé. Il vous a fourni tous les éléments permettant de l’éliminer. Et c’est sans doute vous qui lui avez piqué le cou afin d’introduire l’inducteur auto-réactif.
Popovitch se contenta de sourire, ce qui pouvait être considéré comme un aveu.
— Très bien, fit R-Jens à l’intention des deux membres des forces de sécurité, vous pouvez conduire ces deux messieurs jusqu’au juge afin que soit prononcée leur mise en détention jusqu’au procès qui aura lieu d’ici une petite semaine.
Puis R-Jens invita les autres robots ainsi que Sagitarius à venir se relaxer sur une terrasse couverte.
Bientôt tout le monde se retrouva dans de confortables fauteuils, et Sagitarius annonça alors :
— Au fait R-Job et R-Lex, j’aimerais bien que vous m’emmeniez au XIXème siècle rencontrer Sherlock Holmes puisque vous m’avez affirmé qu’il avait vraiment existé.
— Avec plaisir, fit R-Job, d’autant que nous disposons désormais d’un Tempornef à quatre places. Nous avons bien cru en faire profiter James Hadley Chase et Agatha Christie, mais finalement le projet a échoué.
— Je suis d’autant prêt à vous conduire au XIXème siècle, renchérit R-Lex, que je croyais bien que l’affaire aller se conclure là-bas.
— Eh non, fit, R-Jens, elle se conclut plutôt avec un sérieux incident diplomatique entre la Cosaquie et le reste des États-Unis d'Europe en perspective. Quand je pense que les autorités souhaitaient une normalisation, la sécession est plus que jamais d’actualité. Enfin, tout cela ne nous regarde pas, c’est du domaine des politiques.
Au même moment, une voix se fit entendre sur la terrasse et annonça :
R-Job et R-Lex doivent se rendre immédiatement dans le quartier des Bistouris, 500 V secteur Est, pour enquêter sur un meurtre mystérieux.
— Ce n’est pas vrai ! s’exclama R-Job en se levant, même pas le temps de se relaxer tranquillement !
R-Lex se leva à son tour, et fit à l’intention de Sagitarius :
— Désolé, mais pour le voyage jusqu’au XIXème siècle, ce sera pour plus tard.
— Tant pis, fit le Mage, si personne d’autre ne peut m’emmener, je vais retourner sur Gashaïa.
Et tandis que les deux robots-enquêteurs allaient quitter la terrasse, R-Wong qui tenait très amoureusement R-Yoko par la main, leur annonça :
— Après cette mission, vous entrerez en séminaire d’évolution, afin que l’on vous change votre cerveau suprasonic ancien modèle, pour un nouveau multi fonctions.
— Hum, hum, fit R-job.
Moins de cinq minutes plus tard, les deux robots-enquêteurs étaient à bord de leur XX 4000 à propulsion hydrogénique, et R-Lex fit :
— Il semble que R-Wong soit doté de fonctions permettant certains petits plaisirs aux humains. Crois-tu R-Job qu’avec notre nouveau cerveau nous y aurons également accès ?
R-Job éclata de rire, et répondit :
— Nous verrons bien, R-Lex, nous verrons bien !
Puis la XX 4000 s’élança, et les deux robots-enquêteurs partirent pour de nouvelles aventures.

 

FIN

Patrick S. VAST – Février à Mai 2008



20.05.2008

La cliente en noir

Elle était vêtue de noir : une couleur assortie à sa chevelure. Elle avait la peau très blanche ; elle ressemblait un peu à Maria Casares dans le film « Orphée » de Jean Cocteau. D’ailleurs, elle était descendue d’une grosse automobile de marque ancienne, comme celle que l’on voit également dans le film. Elle est entrée dans le café de la place du village, tandis que l’attendait son chauffeur vêtu d’un grand imper et coiffé d’une casquette. Décidément, il est vrai que l’on se serait cru dans « Orphée ».
Dans le café, il y avait Paul, le patron : un petit moustachu quadragénaire avec son éternel béret sur la tête. Puis, assis près de l’antique poêle à charbon, on trouvait Ernest, un vieux de 85 ans, qui effectuait sa première sortie après trois mois sans avoir mis le nez dehors. Il revenait de loin, et avait eu le temps d’apercevoir la Camarde. Du moins c’est-ce qu’il affirmait, et il s’empressait d’ajouter qu’il la sentait encore rôder dans les parages. On lui disait alors qu’il se faisait des idées, qu’il était reparti d’un bon pied, qu’il allait même enterrer tout le reste du village. Mais Ernest était sceptique.
La cliente salua Paul, puis Ernest, et s’assit dans un coin. Quand Paul lui demanda ce qu’elle allait boire, elle répondit :
— Un fernet branca, s’il vous plaît.
Ernest leva les yeux de son ballon de rosé, comme si le timbre de la voix de la cliente avait attiré son attention.
Puis il se mit à la regarder. Alors elle lui sourit.
Cela donna de l’audace au vieil Ernest qui se leva et vint s’asseoir à sa table.
Paul regarda la scène d’un œil interrogateur. Mais Ernest semblait parti dans un autre monde. Il regarda la cliente en noir avec une infinie tendresse, et lui murmura :
— Ainsi, tu ne m’as pas oublié ; tu es revenue. En plus tu me reconnais.
Le vieil Ernest baignait manifestement dans un doux romantisme. Il avait tout l’air d’un incurable amoureux pour qui les années ne pèsent guère davantage qu’une plume soumise aux caprices du vent.
La cliente en noir lui sourit encore ; et Ernest était sur une douce volute.
Paul apporta le fernet branca et se retira.
La cliente but son verre d’un trait, se leva et alla payer sa consommation et le ballon de rosé d’Ernest.
Complètement ébahi, Paul les vit partir tous les deux.
De la grande vitre du café, il les suivit des yeux tandis qu’ils allaient s’asseoir sur un banc de la petite place toute proche. Ils parlèrent ensemble pendant un moment ; puis contre toute attente, la cliente en noir déposa un baiser sur la bouche du vieil Ernest. Elle se leva ensuite très vite du banc, et attendit près de la route que son chauffeur arrive. Elle monta à l’arrière de la voiture, et celle-ci quitta le village.
Croyant avoir rêvé, Paul se décida à sortit de son café et se hâta d’aller rejoindre Ernest qui demeurait sur le banc.
Mais il ne put répondre aux questions du cafetier, car s’il arborait un doux air rêveur, de ceux dont ont le secret les amoureux naïfs, il ne pouvait cependant plus rien dire, ni faire : il avait été manifestement victime de sa passion à la fois soudaine et éphémère.
À son enterrement, chacun commenta la fin du vieil Ernest, et à partir de ce jour, à chaque fois qu’un ancien venait boire son ballon de rosé au café de la place du village, il s’assurait toujours avant d’entrer, qu’il n’y avait pas à l’intérieur, une cliente en noir.

Patrick S. VAST - Mai 2008 

17.05.2008

Le meurtre de l'Underwood (partie 15)

Résumé des épisodes précédents : un meurtre commis à l’encontre d’un certain John Goddam, amène R-Job et R-Lex, deux robots-enquêteurs du XXIIIème siècle, à se rendre au XIXème où ils rencontrent Sherlock Holmes, puis en 1957 où ils se retrouvent en compagnie de James Hadley Chase et d’Agatha Christie. Ils sont à la recherche d’un certain William Goddam, ancêtre de la victime, qui a par ailleurs écrit un roman policier intitulé « L’égorgeur fantôme ». Quand James Hadley Chase annonce que William Goddam est employé par la Société NUTRIVIA, tout comme le sera son descendant en 2213, les deux robots sont prêts à partir cette fois pour l’année 1958, où ils apprennent que William Goddam a plagié un manuscrit de James Hadley Chase pour écrire son roman. Et lorsqu’ils le rencontrent, il s’aperçoivent qu’il est le parfait sosie du médecin légiste ayant pratiqué l’autopsie de John Goddam. Or, de retour au XXIIIème siècle, ils apprennent que justement au cours de l’autopsie, on a prélevé une partie du cerveau de la victime. Mais l’irrationnel prenant en plus le pas sur la science, nos deux héros sont conviés à partir pour la planète Gashïa afin d’y rencontrer un Mage et solliciter ses pouvoir. Celui-ci est amené dans l’appartement de John Goddam, et fait sortir de lUNDERWOOD, un individu brandissant un couteau !

Mais Sagitarius tendit ses mains vers l’individu, et celui-ci disparut aussitôt.
Le Mage se tourna alors vers les robots ébahis, et dit en riant :
— Eh bien, nous savons maintenant comment John Goddam a été assassiné. Cette UNDERWOOD recèle tous les personnages et toute l’action du « Tueur du Kent » de James Hadley Chase, version originale de « L’égorgeur fantôme »  de William Goddam. Il suffisait de libérer les esprits de la machine avec soit un pouvoir médiumique, soit des éléments technologiques, et l’on a produit un parfait assassin dont le couteau pouvait faire couler le sang, tout en ne laissant aucune trace déterminative.
— Hum, fit R-Jens ; en tout cas je ne pense pas qu’il faille retenir la thèse du médium, car R-Stokovof nous a indiqué que l’on avait introduit dans l’organisme de la victime, via sa nuque, un inducteur auto-réactif.
— Qui a déclanché le phénomène que j’ai moi-même provoqué par mes pouvoirs occultes, fit Sagitarius.
— En un mot, fit R-Job, le meurtre a été commis par l’UNDERWOOD.
— Et indirectement par James Hadley Chase, fit R-Lex. Car bien entendu, la machine à écrire que nous avons devant nous est assurément une UNDERWOOD modèle 1926, que dans la famille Goddam on a dû se transmettre de génération en génération.
— Nous n’avons quand même pas le droit d’incriminer cet honorable romancier, fit Sagitarius. Il ne pouvait deviner en la donnant à William Goddam au XXème siècle, quel usage on en ferait en 2213 !
— C’est vrai, fit R-Job. Mais question maintenant : qui a pu avoir l’idée d’utiliser cette machine et les esprits qu’elle renferme ?
— A priori, quelque qui connaissait le roman, estima Sagitarius.
— Mais ce roman est complètement inconnu à notre époque, fit R-Jens, il n’a pas été saisie en informatique et ne figure pas dans la banque de données généralisées.
— Il n’est peut-être pas inconnu à un descendant de William Goddam, suggéra Sagitarius.
— Oui, fit R-Jens, il va falloir chercher de ce côté-là. Bon, retournons donc au Central Sécuritaire.
Les trois robots et Sagitarius se mirent en route, et une fois arrivés, ils tombèrent sur R-Wong tenant par la main une jeune fille de type asiatique, aux cheveux très noirs et raides, et vêtue d’une combinaison en vinyle fuschia. Devant l’air étonné des trois autres robots, il dit en riant :
— Je vous présente R-Yoko, ma fiancée.
— Fiancée ! s’exclama R-Jens.
— Il semblerait, fit Sagirarius, que les robots de toute dernière génération empruntent quelques fonctions supplémentaires aux humains.
— Très juste, fit R-Wong, mais allons donc en sas de synthèse fine où nous attend R-Stokovof.
Tout le monde s’exécuta et retrouva le robot médecin légiste dans une salle dotée de gradins. Sagitarius ainsi que R-Jens, R-Job, R-Lex et R-Yoko s’y installèrent, tandis que R-Wong alla rejoindre R-Stokovof sur une estrade. Aussitôt le médecin légiste commença :
— Voilà, avec mon éminent collègue informaticien ici présent, je me suis livré à l’analyse de plusieurs éléments, dont ceux que R-Job et R-Lex ont ramenés du passé. Et le résultat est édifiant : Fernand Karl Gonzales, le médecin légiste qui a autopsié John Goddam et est devenu introuvable depuis, et une duplication.
— Une duplication ! s’exclma R-Jens, mais de qui ?
— Eh bien, reprit R-Stokovof, a priori, on pourrait penser qu’il est la duplication de John Goddam, mais certaines données intrasystématiques nous laissent estimer qu’il est plutôt le double du frère de John, en l’occurrence Charles Goddam. Bien sûr, d’après ce que nous ont rapporté R-Job et R-Lex, il est le parfait sosie de John. Mais l’analyse globaliste de son ASN et de son invitropsychisme, nous porte vers un génome avoisinant comme peut l’être celui d’un frère.
À ce moment-là, R-Job invita R-Lex à le suivre, et les deux robots-enquêteurs s’avancèrent jusqu’à R-Stokovof et R-Wong, puis se tournèrent vers R-Jens, R-Yoko et Sagitarius. Alors, le sourire aux lèvres, R-Job déclara avec un certain côté théâtral :
— Messieurs, le moment est venu d’arriver au dénouement de la mystérieuse affaire qui nous préoccupe tant !

(le dénouement samedi prochain)



13.05.2008

Le diable au carrefour

I went down to the crossroads,
Fell down on my knees
Asked the Lord above “Have mercy now
Save poor Bob if you please”

Je suis allé au carrefour,
Suis tombé à genoux,
J’ai demandé au Seigneur d’avoir pitié de moi
Et de bien vouloir me sauver.

« Crossroads blues » - Robert Johnson

La légende rapporte que Robert Johnson est devenu le bluesman de talent que l’on connaît, après avoir rencontré le diable à un carrefour. Drôle d’histoire du Sud profond, des contes et des fables de la musique du bleu à l’âme.

Et pourtant, il y a de nombreuses années, s’est passé quelque chose d’incroyable, non pas dans le Sud des USA, mais cette fois-ci dans la France profonde, celle du terroir, qui sent l’humus et bien plus encore.

Le gars dont il est question dans cette histoire, n’était pas né du côté de l’Alabama ou de la Géorgie, mais dans l’une de nos provinces bucoliques qu’il n’est pas nécessaire de nommer ici. Nous dirons qu’il était de la campagne, un point c’est tout. Et voilà qu’au lieu d’écouter de l’accordéon comme tous les jeunes et les vieux de son village, il s’était entiché du blues, de cette drôle de musique qui faisait froncer les sourcils de sa mère, et plus particulièrement de Robert Johnson.

Le gars en question, un quadragénaire s’appelant Siméon, rêvait de réussir un jour à jouer de la guitare et à chanter comme son idole du Mississippi.

Dans le patelin où il habitait, le seul carrefour que l’on pouvait trouver, était celui dit « des 4 parcelles », soit les quatre surfaces d’un immense champ de pommiers appartenant au dénommé Rufus Mangevin, délimitées par deux routes départementales qui se croisaient.

Le Rufus Mangevin était un paysan sanguin aimant la chair sous toutes ses formes, et l’on racontait qu’il ne se privait guère de conter fleurette aux jeunes saisonnières qui venaient chez lui pour la récolte des pommes ; même qu’il avait peut-être poussé la plaisanterie un peu trop loin avec l’une de ses dernières recrues. En effet, celle-ci n’était pas rentrée chez elle à la ville, et les gendarmes avaient dû enquêter et même interroger le Rufus. Mais ça n’avait pas été plus loin.

Seulement, peu de temps après, alors que Siméon se baladait dans la campagne, il vit le Rufus au volant de son tracteur au carrefour des 4 parcelles. C’était la fin de l’après-midi, mais il faisait encore très chaud. Le Rufus regarda Siméon d’un air narquois, puis d’un coup il se passa quelque chose d’extraordinaire qui eût pu laisser croire à Siméon que le soleil avait cogné trop fort sur son crâne. En effet, le visage du Rufus se métamorphosa. Sa bouille pleine, un tantinet rougeaude, agrémentée d’une épaisse moustache noire qui prenait naissance sous son nez camard et recouvrait sa lèvre supérieure, s’allongea, et une barbe en pointe apparut. Et pour finir, une paire de cornes se dressa sur sa tête. Siméon en était certain, il était en présence du diable, de Belzébuth, de Méphisto, enfin, peu importe comment on veut l’appeler.

Siméon secoua vigoureusement sa tête, et aussitôt, il revit l’air narquois du Rufus : ce dernier avait repris son apparence habituelle. Il passa aussitôt devant Siméon avec son tracteur, et lui lança un « salut ! »

Le soir même, chez lui, Siméon repensa à ce qui lui était arrivé, et à Robert Johnson qui avait rencontré le diable au carrefour, comme il le chante dans « Crossroads blues ».

Et quand sa mère fut endormie, n’y tenant plus, il prit une pelle, une lanterne qui avait appartenu à son oncle ancien lampiste à la SNCF, et partit dans la nuit.

Il avait ressenti comme un appel, et il marcha en s’éclairant de sa lanterne sous un ciel étoilé. Il arriva au carrefour des 4 parcelles, et son flair de descendant de braconniers qui reniflaient le sol pour pister leurs proies, l’incita à prendre sur la droite, le tronçon de route d’où revenait le Rufus l’après-midi même. Alors son flair n’en fut que plus aiguisé. Il longea sur environ un kilomètre un alignement de pommiers, puis s’arrêta soudain, et demeura attentif. Quelques secondes s’écoulèrent, puis il repartit, et s’aventura sur sa droite entre deux rangées d’arbres fruitiers. Il s’arrêta de nouveau, et tenant sa lanterne bien devant lui, il découvrit un renflement de terre.

Il repensa aussitôt à la jeune fille qui avait disparu. Il l’avait bien remarquée. Elle était grande, avec toujours la même chemise sur le dos ; une hippie qui ne voyait pas non plus l’utilité de changer de blue-jeans, sans doute parce qu’elle était à la campagne.

Siméon posa sa lanterne dans l’herbe, puis commença à creuser la terre à grand coups de pelle. Il dégagea au bout d’un moment une fosse assez profonde, et ce fut alors qu’il heurta quelque chose de dur. Cela le fit frémir, et il lâcha sa pelle. Puis il récupéra sa lanterne, et l’approcha en tremblant de la fosse. Il vit tout de suite au fond un grand sac d’engrais ayant l’air de contenir ce qui pouvait bien être un cadavre.

Siméon soupira, et ce fut alors qu’une voix s’exclama :

— Alors espèce de bourrique, tu es content de toi !

Siméon sursauta, et vit tout de suite le Rufus tenant un fusil.

Ses traits étaient déformés par la haine, et Siméon devait craindre le pire.

— Puisque t’es si curieux, reprit le Rufus, tu vas aller la rejoindre dans son trou. Elle était aussi bourrique que toi, alors, comme ça, vous vous entendrez bien !

Puis il mit en joue Siméon, prêt à tirer.

Mais d’un coup, l’expression de haine disparut du visage du tueur, pour laisser place à la surprise. Siméon comprit ce qui se passait, lorsqu’il eut braqué sa lanterne sur les pieds du Rufus, et vit qu’une main terreuse lui enserrait une cheville. Et dans les secondes qui suivirent, la main dotée manifestement d’une très grande force, attira le Rufus vers la fosse, jusqu’à ce qu’il fût les deux pieds dedans. Il lâcha alors son fusil de stupeur, et Siméon s’enfuit dans la nuit.

Une fois chez lui, il se rendit compte qu’il avait bien ramené sa lanterne, mais oublié sa pelle. Il passa le reste de la nuit à claquer des dents, et resta sans sortir pendant trois jours, tant il était malade de trouille.

Pendant ce temps, on s’était bien sûr aperçu de la disparition du Rufus, et les gendarmes s’étaient lancés à sa recherche.

Ce fut lors de la réapparition de Siméon au café du village, que celui-ci  apprit qu’on avait retrouvé le Rufus mort au fond d'une fosse, avec son fusil qu’il serrait sur sa poitrine.

Et à son grand étonnement, Siméon n’obtint aucune information quant à sa pelle, et surtout au cadavre qui avait précédé le Rufus dans la fosse.

Pendant trente ans, Siméon ne fut plus capable d’écouter le moindre disque de blues, et notamment Robert Johnson.

Et s’il s’y hasarda à nouveau au cours de la soirée qui précéda sa mort, jusqu’à son dernier souffle, il ne remit en tout cas plus un seul pied au carrefour des 4 parcelles.

Patrick S. VAST - Mai 2008

10.05.2008

Le meurtre de l'Underwood (partie 14)

Résumé des épisodes précédents : un meurtre commis à l’encontre d’un certain John Goddam, amène R-Job et R-Lex, deux robots-enquêteurs du XXIIIème siècle, à se rendre au XIXème où ils rencontrent Sherlock Holmes, puis en 1957 où ils se retrouvent en compagnie de James Hadley Chase et d’Agatha Christie. Ils sont à la recherche d’un certain William Goddam, ancêtre de la victime, qui a par ailleurs écrit un roman policier intitulé « L’égorgeur fantôme ». Quand James Hadley Chase annonce que William Goddam est employé par la Société NUTRIVIA, tout comme le sera son descendant en 2213, les deux robots sont prêts à partir cette fois pour l’année 1958, où ils apprennent que William Goddam a plagié un manuscrit de James Hadley Chase pour écrire son roman. Et lorsqu’ils le rencontrent, il s’aperçoivent qu’il est le parfait sosie du médecin légiste ayant pratiqué l’autopsie de John Goddam. Or, de retour au XXIIIème siècle, ils apprennent que justement au cours de l’autopsie, on a prélevé une partie du cerveau de la victime. Mais l’irrationnel prenant en plus le pas sur la science, nos deux héros sont conviés à partir pour la planète Gashïa afin d’y rencontrer un Mage et solliciter ses pouvoir.

R-Jens accompagna R-Job et R-Lex jusqu’à l’astroport. Durant le trajet, R-Job demanda :
— Au fait, pourquoi John Goddam ne possédait-il pas une identité totalement européenne ?
R-Jens soupira :
— Ah, parce que les ancêtres des Britaniens ont été pendant longtemps réticents à s’impliquer entièrement dans l’UE. Ainsi, ils n’ont adopté l’€uro comme monnaie qu’en 2095, et comme langue qu'en 2103. Jusqu’ à ces deux dates, ils avaient conservé respectivement leur Livre Sterling et leur vieux patois.
Les trois robots arrivèrent bientôt sur l’aire de départ d’Orly-Ouest, où attendait sur leur rampe de lancement, un bon nombres de fusées et d’avionefs.
R-Jens salua ses deux collaborateurs, et bientôt ceux-ci embarquèrent à bord de l’appareil en partance pour Gashaïa.
La cabine était presque remplie. Il y avait surtout des robots, mais également des humains, qui eux avaient été obligés de s’équiper d’un scaphandre spatial.
L’avionef ne tarda pas à décoller, et tout le monde partit pour un voyage de 8 h. L’utilisation de carburants de plus en plus sophistiqués et de méridiens d’accélération, avaient réduit à cette durée raisonnable, ce qui était encore il y a peu un périple de cinq années.
Quand ils arrivèrent à l’astroport de Xxillès, la capitale planétaire de Gashaïa, R-Lex était plutôt satisfait. Il aimait tout particulièrement venir sur cette planète. Celle-ci avait pas mal de points communs avec la Terre, notamment au niveau de l’atmosphère. Les Gashaïens étaient également semblables aux Terriens, si ce n’est qu’ils étaient unisexe et portaient tous de longues robes et des barbes en rapport.
Sagitarius, le Mage, était un Terrien né en 1953, qui avait été enlevé par des Gashaïens en 1975, alors qu’il n’avait que 22 ans. C’était lors d’une expédition qui avait pour but de ramener un Terrien afin d’étudier cette espèce. Les Gashaïens qui avaient eu connaissance qu’elle était relativement semblable à la leur, étaient curieux d’y voir de plus près. En tout cas, Sagitarius adopta tout de suite la planète Gashaïa et ne voulut plus repartir sur la Terre. Les Gashaïens acceptèrent de le garder, d’autant qu’ils découvrirent très vite qu’ils était doté de pouvoirs surnaturels toujours utiles. Il acquis par la suite une renommée qui devint stratosphériquement connue, et dans le vaste univers, on le surnomma le Mage.
Arrivé au poste de police de l’astroport, les deux robots-enquêteurs se signalèrent, et furent conduits très vite par deux collègues gashaïens à la demeure du Mage.
Ce dernier les accueillit avec plaisir. Il était bien sûr censé être âgé de 260 ans, seulement, l’atmosphère gashaïenne avait pour effet principal de ralentir énormément le vieillissement d’un Terrien ; ce qui fait que Sagitarius n’avait, biologiquement parlant, qu’environ 75 ans.
— Alors, comment allez-vous, chers amis ? demanda-t-il, tandis qu’ils se tenait devant l’entrée de sa hutte, confectionnée avec une glaise très compacte que l’on trouvait en moult endroits de la surface de la planète.
— Très bien, fit R-Job. Nous ne vous cacherons pas, cher Sagitarius, que nous avons besoin de votre aide.
Cette déclaration fit rire le Mage qui serra une chaleureuse poignée de main à R-Job, puis à R-Lex.
Il les fit entrer à l’intérieur de sa hutte, les convia à s’asseoir sur d’épais tapis, et après s’être placé pour sa part en position du lotus, il fit :
— Qu’est-ce qui vous arrive encore ?
— Oh, pas grand-chose, fit R-Job, nous avons simplement besoin que vous recherchiez d’éventuels esprits dans une machine à écrire.
Sagitarius passa la main dans ses cheveux et dans sa barbe qu’il avait très longs.
— Des esprits dans une machine à écrire ! fit-il.
— Oui, mais avant je vais vous donner un petit résumé de l’affaire, proposa R-Job.
Le Mage acquiesça, et R-Job se lança.
— Une UNDERWOOD, fit d’un air songeur Sagitarius lorsque le robot eut terminé son récit. Tiens, mon père en possédait une dans les années 50. Voilà qui ne me rajeunit pas. Et à propos de cela, je pense qu’il faut que je me rende sur la Terre ?
— Oui, bien sûr, fit R-Lex.
— Alors, justement, fit Sagitarius, il ne faut plus que j’abuse de ces expéditions terrestres, car à force on va finir par ne plus m’accepter ici, mais surtout, je risque de prendre plus vite de l’âge.
— Oh, ça ne sera pas long, fit R-Lex.
— J’espère, j’espère, fit le Mage.
Sans perdre de temps, les deux robots repartirent pour l’astroport en l’emmenant, et après qu’il eut fait tamponner sa carte de séjour par les autorités habilités, tous les trois embarquèrent dans l’avionef, en direction de la Terre.
Huit heures plus tard, ils arrivèrent à Orly-Ouest, et dix minutes après, ils étaient au siège du Central Sécuritaire.
R-Jens accueillit le Mage en le remerciant de bien vouloir apporter son concours.
Puis, à bord d’un véhicule à propulsion hydrogénique tout le monde partit pour le domicile de feu John Goddam.
Une fois dans la pièce où celui-ci avait été assassiné, Sagitarius regarda tout d’abord attentivement autour de lui, puis il tendit les doigts, afin d’extraire des parois de plexiglas, le mobilier par induction digitale.
Bientôt apparut une bibliothèque, puis un buffet, et enfin une table sur laquelle était posée l’UNDERWOOD.
Alors le Mage s’approcha de la machine à écrire, puis plaça ses mains bien à plat dessus. Très vite, une sorte de crépitement se fit entendre, puis apparut de la fumée qui sortait de l’intérieur de l’UNDERWOOD. Cette fumée était très blanche et épaisse, et monta jusqu’au plafond.
Le Mage se recula quand la fumée devint soudain de plus en plus sombre, puis très noire. Alors, on devina une forme humaine qui se posa sur le sol. Et dans les quelques secondes qui suivirent, apparut un homme tout de noir vêtu, qui se précipita sur le Mage en brandissant un couteau.

( la suite samedi prochain)




06.05.2008

Précarité

5 h - Petit matin froid. Suzy, une blonde menue, arrive avec sa vielle R5 et se gare devant la New Union Bank. À cette heure-là, il n’y a aucun problème pour dénicher une place. Ça ne sera pas la même chose d’ici deux heures.
Elle trouve devant l’entrée Franck, un grand costaud aux cheveux rasés, vêtu d’un blazer et parfaitement cravaté. C’est le vigile. Suzy et lui ont sympathisé depuis longtemps.
— Ça va ? lui demande-t-il, pas trop dur de se lever ce matin ?
Suzy soupire :
— Si, comme d’habitude.
Puis ils montent tous deux jusqu’au premier étage et s’octroient un petit café.
— Ah, les affaires vont mal, déclare Franck. Ma boîte a perdu un marché. Et je n’ai plus le poste de l’après-midi. Alors ils m’ont proposé de faire passer mes horaires de 30 h à 20 h. La galère. Vigile et tout ce qui y ressemble, ce sont vraiment des sales boulots. Toujours la précarité. Il y a de l’embauche, mais on ne gagne rien, ou presque.
— Pareil pour moi, fait Suzy. J’ai perdu un chantier, et j’ai deux mois de loyers en retard.
— Ah oui, la galère, la précarité, répète Franck.
Puis il finit son café, et souhaite une bonne journée à Suzy.
Celle-ci ne tarde pas non plus à vider son gobelet, et part pour deux heures de ménage dans les bureaux.
Ensuite, elle se rend dans une société d’assurances pour également vider les corbeilles à papiers et passer l’aspirateur sur les moquettes, ce qui l’amène dans le milieu de la matinée : le moment de partir chez une petite vieille qui l’emploie pour son ménage, et la paye quand elle a touché sa pension. Galère, précarité, comme dit Franck ; Suzy connaît bien.
Elle rentre chez elle en début d’après-midi : un petit studio dans un immeuble bourgeois. C’est la seule locataire de l’endroit qui ne compte que des propriétaires, et les siens sont une septuagénaire et son fils, un quadragénaire gras et chauve, affublé d’une bouche limaceuse et de yeux brillants.
S’il n’y avait eu que la septuagénaire, elle n’aurait pas obtenu le logement ; mais son fils est intervenu et a plaidé sa cause. Suzy le regrette bien aujourd’hui.
À peine est-elle entrée dans son studio, que l’on sonne à la porte. Suzy se doute que c’est justement le fils. Non seulement elle a perdu un chantier et une bonne part de rémunération, mais en plus elle a dû assurer la réparation de sa vieille R5. Ce qui fait qu’elle n’a pas payé le loyer du mois et celui du précédent.
Elle a envie de ne pas aller ouvrir. Mais à quoi bon, il ne lâchera pas ; jusqu’à ce qu’elle se décide.
Alors elle se résigne. Et une fois la porte ouverte, elle trouve sur le palier un individu rond, des pieds à la tête, avec des yeux brillants et une bouche humide.
Il affiche aussitôt un sourire jaune pour dire :
— Mademoiselle, je vous rappelle que vous n’avez pas payé le loyer de ce mois-ci…
— Ni celui du mois dernier ! le coupe Suzy. Je sais. Mais comme je vous l’ai déjà dit, j’ai eu des frais imprévus. Je vous règle le tout le mois prochain.
L’autre ne se départit pas de son sourire jaune.
— Mais mademoiselle, ça vous fera trois loyers à régler, vous savez bien que ça ne vous sera pas possible.
— Mais si ça me sera possible ! assure Suzy.
— Mais non, insiste l’autre. En tout cas, vous savez comment arranger cette affaire...
Suzy doit faire des efforts pour contenir toute la colère qui bout en elle.
— Ne comptez pas sur moi pour coucher avec vous ! lâche-t-elle avec hargne.
L’autre prend un air de petit garçon contrit pour dire :
— Mais vous savez bien que ce n’est pas ce que je vous demande.
Alors Suzy lui claque la porte au nez. Elle n’a plus rien à perdre de toute façon.
Elle ne sait pas trop en fait ce qu’il lui demande. Il a été très confus sur la question quand il a abordé le sujet il y a trois jours. Sans doute que c’est un pervers qui lui demanderait encore bien pire que de coucher avec lui.
Suzy va s’asseoir sur son lit, dans la chambre minuscule de son studio qui ne vaut certainement pas le loyer qu’on lui en demande. Elle a envie d’éclater en sanglots. À 23 ans, elle se retrouve dans la galère, après avoir été contrainte de se débrouiller toute seule. Elle désespère de s’en sortir ; de réussir à quitter ses petits boulots précaires, de ne plus être la proie d’un pervers qui vient lui réclamer des mois de loyers qu’elle ne peut pas payer.
En fin d’après-midi, elle part effectuer ses deux heures quotidiennes de garde d’enfant, payées « au noir », chez un couple pour qui il n’y a pas de petites économies. L’enfant qu’elle garde est exécrable, sa mère infecte, mais pour Suzy, ça fait un peu plus d’argent pour survivre.
Après cette épreuve, elle passe une soirée plutôt tranquille chez elle à bouquiner, et se couche vers 10 h.
À 4 h 30, le réveil sonne. Elle n’a pas trop de temps devant elle ; alors elle se prépare rapidement. Et alors qu’elle s’apprête à partir, elle aperçoit sur le parquet une feuille blanche que l’on a glissée sous la porte. Elle s’accroupit pour la prendre, et se relève en lisant ce qui a été marqué dessus d’une écriture appliquée, qui rappelle celle d’un écolier consciencieux :

N’oubliez pas les loyers à payer !

La propriétaire

Suzie chiffonne rageusement la feuille, la réduit en boule, et la jette violemment sur le parquet.
Quand elle retrouve Franck, le vigile, pour le café, celui-ci lui dit :
— Vous avez l’air contrariée ce matin.
Suzy soupire :
— Oui, c’est à cause de mes deux loyers de retard. J’ai de la pression de la part de la propriétaire.
Franck hoche la tête, puis dit :
— Il est de combien votre loyer ?
— Trois cents €uros, c’est de l’arnaque.
— Hum, fait Franck.
Il semble réfléchir, puis finalement lâche :
— Si vous voulez, je peux vous aider.
— Quoi ? fait Suzy.
Franck a l’air gêné par la réaction de la jeune femme, mais ajoute quand même :
— Ben, oui, si ça peut vous permettre d’avoir la paix. J’ai un peu de fric de côté, je peux vous passer six cents €uros. Dans la galère, faut s’entraider.
Suzy secoue nerveusement la tête.
— Non, je ne peux pas accepter. Cet argent, vous devez en avoir besoin !
Franck finit son café et hausse les épaules.
— Comme vous voulez, dit-il, c’était de bon cœur.
Puis il salue Suzy en lui souhaitant une bonne journée.
Celle-ci s’acquitte de son travail à la banque, puis à la compagnie d’assurances, et quand elle arrive chez la petite vieille retraitée, c’est pour apprendre une mauvaise nouvelle.
C’est sa fille qui la reçoit et l’informe que sa mère a été hospitalisée et qu’elle ne devrait pas être de retour avant un bon moment. Ce qui pour Suzy se traduit par : encore un peu moins d’argent à gagner. Il ne lui reste donc plus qu’à rentrer chez elle.
Sa propriétaire et son fils habitent l’étage en dessous du sien. En passant devant leur porte, elle ressent de l’angoisse et un grand désespoir.
En fin d’après-midi, elle trouve quand même l’énergie nécessaire pour aller assurer sa garde d’enfant « au noir », et après deux heures passées à supporter le gosse infernal, et les jérémiades de la mère quand elle réintègre son domicile, elle sort, et croit rêver en se faisant aborder par un grand gaillard en jean et en blouson que l’on pourrait prendre pour Franck.
Mais quand l’individu commence à parler, elle se rend vite compte qu’elle est en fait dans la réalité, et qu’il s’agit bien de Franck qu’elle avait eu du mal à reconnaître sans son blazer et sa cravate.
— Mais, qu’est-ce que vous faites ici ? demande-t-elle étonnée.
Le vigile a l’air embarrassé, emprunté même, mais finalement se lâche :
— Écoutez, ce matin j’ai bien compris que c’était vraiment la galère pour vous et que vous ne vouliez pas accepter mon argent par principe. Mais je ne fais que vous le prêter, vous me le rendrez dès que vous le pourrez.
Tout se bouscule alors dans la tête de Suzy : la petite vieille partie à l’hôpital, le fils de la propriétaire qui va venir sans cesse la harceler…
— Bon, d’accord, j’accepte, finit-elle par dire. Mai je vous rends l’argent dès que possible !
— C’est bien entendu, dit Franck.
Il sort une enveloppe kraft de la poche de son blouson et la tend à Suzy.
— Vous êtes certain que cet argent ne va pas vous manquer ? s’enquit-elle quand même en prenant l’enveloppe.
— Oui, ça va aller, assure Franck.
Suzy lui sourit, puis lui demande brusquement :
— Mais au fait, comment saviez-vous que vous alliez me trouver à cet endroit ?
Le vigile a de nouveau l’air embarrassé quand il répond :
— Vous m’avez parlé de votre job de garde d’enfant une fois qu’on prenait le café.
Cette réponse amuse Suzy, et lui révèle qu’une véritable relation d’amitié et de confiance s’est tissée entre elle et Franck au fil des jours et des quelques mots qu’ils échangent à la machine à café. Du coup, elle n’éprouve plus de scrupules à lui avoir emprunté de l’argent.
Franck lui souhaite alors une bonne soirée, et elle prend la direction de son logement.
Elle se sent regonflée à bloc quand elle sonne à la porte de la propriétaire, et s’amuse par avance de la tête de son fils quand il va réaliser qu’il n’aura plus pour un moment le moyen de l’ennuyer.
C’est justement lui qui ouvre la porte.
— Mademoiselle, que puis-je pour vous ? demande-t-il, les yeux plus brillants que jamais.
Suzy lui tend aussitôt l’enveloppe kraft qu’elle tient dans sa main.
— Tenez, voici les deux mois de loyers : 600 €uros, vous pouvez compter si vous le voulez, et me remettre ensuite les quittances.
Le fils de la propriétaire a tout d’abord un mouvement de recul, une certaine crispation apparaît sur son visage, mais très vite il se détend pour dire :
— Mais voyons, mademoiselle, si je vous prends cet argent, vous n’aurez plus rien pour vivre. Vous ne pourrez plus vous nourrir, ou mettre de l’essence dans votre voiture qui vous est indispensable pour vous rendre tôt à votre travail.
— Si je vous donne cet argent, c’est qu’il m’en reste assez, assure Suzy.
— Mais non, insiste l’autre, vous vous retrouverez complètement démunie. Écoutez, il est temps que vous compreniez où se trouve votre intérêt. Ma mère est d’une santé très fragile, lorsqu’elle va décéder je vais faire un très gros héritage ; vous n’aurez plus aucun problème d’avenir si vous êtes gentille avec moi.
— Quoi ! s’exclame Suzy, qu’est-ce que vous êtes en train de me dire ? Mais si j’allais raconter tout cela à votre mère ? Vous pensez qu’elle vous féliciterait ?
Tout d’abord, Suzy voit le fils de la propriétaire rougir, et afficher un air de gros cancre pris en faute, ce qui lui laisse penser qu’elle a fait mouche. Mais très vite il se ressaisit pour dire :
— Vous n’imaginez quand même pas que ma mère vous croirait ?
Et alors, Suzy est frappée par l’impressionnante expression de haine qui passe dans ses yeux tandis qu’il referme doucement la porte.
Il ne reste plus à Suzy qu’à monter chez elle avec l’enveloppe dans la main. Elle pense tout d’abord la mettre dans la boîte à lettres de la propriétaire, mais comme c’est justement son fils qui s’occupe du courrier, elle risquerait fort de la récupérer dans sa propre boîte. Alors elle se dit que le mieux est encore de la rendre demain matin à Franck.
Elle a du mal à dormir durant la nuit, tant elle est persuadée qu’elle va continuer à se faire harceler. C’est donc avec de grands cernes sous les yeux et pas du tout en forme qu’elle arrive à la banque à 5 h. Cela n’échappe pas à Franck qui lui dit aussitôt :
— Eh bien, ça ne va pas mieux ?
Suzy lui tend aussitôt l’enveloppe.
— Mais ! s’exclame Franck, je vous ai dit que…
Suzy soupire :
— Je sais bien ce que vous allez me dire, Franck, mais il ne s’agit pas du tout de cela. Le fils de la propriétaire n’a pas voulu prendre l’enveloppe. En fait, c’est lui qui s’occupe de tout, et ce qu’il veut, c’est obtenir de moi que… enfin, vous m’avez compris…
Franck hoche doucement la tête, puis dit :
— À mon avis, il faudrait donner une bonne leçon à ce type.
Suzy sursaute.
— C’est-à-dire ?
— Oh, rien de bien méchant, lui flanquer la frousse, tout simplement. Comment il s’y prend pour vous ennuyer ?
— Oh, des fois il sonne à la porte.
— Et est-ce qu’il essaie d’entrer chez vous ?
— Oh, il ne l’a pas encore fait, mais ça ne saurait tarder.
— Bon, eh bien, voilà comment on va procéder. On se retrouve devant chez vous et on rentre ensemble. Ensuite je me cache dans une pièce, et quand le type sonne, vous ouvrez et vous le faites entrer. Après, il va certainement essayer de vous ennuyer ; alors c’est là que j’interviendrai et que je lui flanquerai la frousse en lui disant de ne plus importuner ma copine. Ça vous va ?
Suzy se sent gênée, et hésite. Mais il faut bien que le harcèlement cesse.
— Bon, c’est d’accord, dit-elle. Mais il faudra quand même faire attention.
— Bien sûr, dit Franck, vous verrez, ça ne sera jamais qu’une bonne plaisanterie qu’on va lui jouer. Seulement, après, vous aurez la paix.
— Ça marche, dit Suzy. Vous n’aurez qu’à m’attendre à 10 h devant chez moi.
— D’accord.
Franck s’en va après avoir noté l’adresse de Suzy ; celle-ci accomplit ses heures de ménage à la banque, puis à la compagnie d’assurances, et retrouve le vigile à 10 h précises devant son immeuble. Elle le fait entrer, et tous deux montent l’escalier jusqu’au logement de la jeune femme.
  Le vigile s’assoit dans un petit fauteuil dans la pièce qui sert de séjour, et c’est alors que Suzy a l’idée de mettre de la musique pour attirer l’attention du fils de la propriétaire.
Elle pose un CD sur la platine d’une micro chaîne placée sur un meuble, et moins de cinq minutes plus tard, on sonne à la porte.
Aussitôt Franck va se cacher dans la chambre, et Suzy coupe le son de la chaîne, puis se hâte d’ouvrir la porte.
Contre toute attente, elle voit surgir une vieille femme au chignon couleur de neige, levant sa canne sur elle. Elle commence à reculer, et se retrouve ainsi au milieu de la pièce, avec la vieille la menaçant toujours de sa canne et s’écriant :
— Espèce de traînée, tu as fait des propositions malhonnêtes à mon fils ! Il m’a tout raconté ! Tu as essayé de l’embobiner pour m’assassiner !
Tout d’abord tétanisée de surprise, Suzy se reprend et réplique :
— Mais ça ne va pas ! C’est lui qui m’a fait des propositions malhonnêtes ! Votre fils est un pervers, un immonde vicieux !
— Tais-toi donc traînée, putain ! s’exclame la vieille femme.
Recevant un premier coup de canne, Suzy crie :
— Mais arrêtez, vous êtes folle !
Un second coup plus violent que le premier la fait encore crier, et c’est alors que Franck sort de sa cachette.
Tout se passe ensuite très vite. Il saisit le poignet de la vieille enragée qui lâche sa canne en hurlant, puis sort précipitamment de la pièce. On entend alors un grand bruit accompagné d’un hurlement plus fort que le premier, puis un long gémissement, et enfin, c’est le silence total.
Suzy et Franck sortent à leur tour de la pièce, puis s’approchent de l’escalier, et instinctivement se blottissent l’un contre l’autre, en découvrant sur le palier du dessous, la vielle femme étendue, inerte, après avoir de toute évidence fait une chute mortelle.
Le temps semble soudain suspendu. Mais très vite, il reprend son cours, et apparaissent alors sur le palier, un homme grand et maigre vêtu d’une robe de chambre de soie, puis une femme d’un certain âge en tailleur, et en dernier, le fils de la propriétaire dans un costume de prix, les yeux extrêmement brillants qui se met à crier :
— Ils ont assassiné maman ! Elle venait chercher les loyers qu’on lui devait. Mais elle a été poussée dans l’escalier par cette femme et son complice. Il faut appeler la police !
Toujours blottis l’un contre l’autre, Suzy et Franck regardent l’individu qui les accusent, pointant son index vers eux. Mais ils semblent indifférents, résignés. Persuadés qu’ils n’auront décidément droit qu’à la précarité : précarité du travail, de la vie, de l’existence, du destin, ils restent imperturbables, détachés ; même quand une sirène commence à retentir dans la rue, puis à monter jusqu’au palier où ils se tiennent, comme soudés l’un à l’autre, face à l’incommensurable adversité.

Patrick S. VAST - 1er mai 2008

03.05.2008

Le meurtre de l'Underwood (partie 13)

Résumé des épisodes précédents : un meurtre commis à l’encontre d’un certain John Goddam, amène R-Job et R-Lex, deux robots-enquêteurs du XXIIIème siècle, à se rendre au XIXème où ils rencontrent Sherlock Holmes, puis en 1957 où ils se retrouvent en compagnie de James Hadley Chase et d’Agatha Christie. Ils sont à la recherche d’un certain William Goddam, ancêtre de la victime, qui a par ailleurs écrit un roman policier intitulé « L’égorgeur fantôme ». Quand James Hadley Chase annonce que William Goddam est employé par la Société NUTRIVIA, tout comme le sera son descendant en 2213, les deux robots sont prêts à partir cette fois pour l’année 1958, où ils apprennent que William Goddam a plagié un manuscrit de James Hadley Chase pour écrire son roman. Et lorsqu’ils le rencontrent, il s’aperçoivent qu’il est le parfait sosie du médecin légiste ayant pratiqué l’autopsie de John Goddam. Or, de retour au XXIIIème siècle, ils apprennent que justement au cours de l’autopsie, on a prélevé une partie du cerveau de la victime.

Les deux robots n’en revenaient pas ; voilà encore un élément qui s’ajoutait à liste déjà longe des surprises.
— Étonnant, estima R-Job en sortant de sa combinaison l’exemplaire de « L’égorgeur fantôme » que lui avait remis James Hadley Chase.
— Je suppose qu’il s’agit de l’ouvrage qui nous intéresse ? fit R-Jens.
— Tout à fait, fit R-Job en le tendant au chef de brigade. Mais que peut-on en déduire de ce qui est arrivé au cadavre de la victime ?
R-Stokovof prit la parole :
— Tout d’abord, lorsque R-Jens m’a demandé de faire une contre autopsie, j’ai pensé que ça serait un travail de routine. Le médecin légiste ayant pratiqué la première a beau être manifestement robotphobe, je ne pensais pas découvrir quoi que ce soit d’intéressant. Mais force a été de constater qu’il a profité de sa mission pour s’accaparer d’une partie non négligeable du cerveau de feu John Goddam, à des fins certainement peu honnêtes.
— En effet, fit R-Lex, et sait-on où se trouve actuellement le médecin légiste ?
— Justement non, répondit R-Jens, depuis ce matin on n’arrive pas à le contacter.
— Hum, et au fait, comment s’appelle-t-il ?
R-Jens réfléchit un court instant puis dit :
— Eh bien, il est doté d’une identité formellement européenne, comme les autorités continentales ont incité les citoyens des États-Unis d’Europe à le faire il y a déjà plus d’un siècle. Il s’appelle Fernand Karl Gonzales.
— Donc, sa famille pouvait peut-être porter un tout autre patronyme il y a plus d’un siècle ! Goddam, par exemple ?
R-Jens sursauta.
— Mais pourquoi justement Goddam ?
— Eh bien, fit R-Lex, parce que Fernand Karl Gonzales, médecin légiste de son état, est le parfait sosie de William Goddam, ancêtre de John Goddam, dont nous recherchons le meurtrier. Mais il serait plus aisé que l’on s’adonne à une séance de synthèse réunioneuronale, pour faire le point sur notre mission au XXème siècle. Ce serait plus rapide.
— En effet, estima R-Jens, allons donc dans un sas de sociotransmission à cet effet.
Les quatre robots se mirent en route, et tandis qu’ils passaient près d’une borne phosphorescente, R- Stokovof dit :
— R-Job et R-Lex, s’il vous plaît, veuillez approcher vos main de cette borne pour un petit examen de captation génétique diffus. Les données seront aussitôt envoyées pour analyse au Cap, dans l’État de Zoulounie.
Les deux robots-enquêteurs s’exécutèrent, puis R-Stokovof demanda à R-Jens de soumettre également le roman « L’égorgeur fantôme » à l’appareil.
— Parallèlement à l’obtention d’une synthèse verbale des faits, il est important d’en obtenir une molécurotactile complète, déclara-t-il.
— Très bonne initiative, en effet, estima R-Jens.
Puis les quatre robots se retrouvèrent bientôt dans un sas, où en moins de trente seconde, par diffusion neuronale, R-Jens et R-Stokovof furent au courant de ce qu’avaient pu recueillir R-Job et R-Lex en 1957 et 1958.
R-Jens soupira alors, puis pianota sur le relais inter-secteurs qu’il portait au poignet, et déclara :
— Bon, voilà, les Sections d’Intervention Limitrophe, sont parties à la recherche de Fernand Karl Gonzales à la frontière Cosaquienne, puisque cet État a rétabli des frontières au plus grand mépris de l’acte fondateur de l’Union Européenne, et de son Gouverneur Général.
— Donc, vous ne doutez pas que Fernand Karl Gonzales a joué un rôle primordial dans le meurtre de John Goddam ? fit R-Lex.
— Je veux surtout qu’on le retrouve et qu’on puisse l’entendre, fit R-Jens. Bon, maintenant, autre point qu’a découvert R-Stokovof… mais je vais le laisser l’exposer.
L’intéressé hocha la tête, et dit :
— Oui, toujours lors de la contre autopsie, j’ai remarqué qu’une piqûre avait été effectuée au niveau de la nuque de la victime.
— Vous avez la certitude que cette piqûre a bien été produite après sa mort ? demanda R-Job.
— Absolument, fit R-Stokovof, ma sonde infra sensitive est très efficace dans ce domaine.
— Et dans quel but aurait-on pratiqué cette piqûre ? fit R-Lex.
— Toujours d’après ma sonde infra sensitive, fit R-Stokovof, afin d’y introduire un inducteur auto-réactif
— Hum, hum, fit R-Job. Et de quel genre est cet inducteur ?
R-Stokovof passa nonchalamment la main dans ses cheveux coupés en brosse, puis dit :
— Bien, à vrai dire, très probablement d’un genre propre à déclencher une réaction d’un ordre que je suis bien obligé d’estimer comme relevant du domaine de l’irrationnel.
— Bigre ! fit R-Lex, voilà qui n’est pas clair du tout.
— Sans doute, reconnut R-Stokovof, mais vous savez, lorsque des scientifiques se heurtent au domaine de l’occulte, ce n’est simple pour personne, et à commencer pour eux.
R-Jens intervint alors :
— Oui, R-Stokovof et R-Wong ont uni leurs efforts, et après analyse de la nuque de la victime, et de sa machine à écrire, il est apparu que des éléments que l’on pourrait qualifier d’ectoplasmiques sont intervenus dans l’affaire qui nous intéresse.
— Nous nous trouvons bien face à une affaire de fantôme ! s’exclama R-Lex. Souvenez-vous que j’en avais émis l’hypothèse dès le début.
— R-Lex, nous n’en sommes pas encore vraiment là, fit R-Jens d’un ton. courroucé. Mais il est vrai que nous allons devoir recourir aux services de notre ami Sagitarius, le Mage.
— Ah, un petit voyage sur la planète Gashaïa en perspective, voilà qui est des plus plaisants, fit R-Lex, manifestement ravi.
— Nous devons vraiment partir là-bas ? fit R-Job.
R-Jens acquiesça de la tête.
— Oui, il faut absolument savoir si un ou plusieurs esprits n’ont pas pris possession de l’UNDERWOOD.
— Et quand partons-nous ? fit R-Lex.
R-Jens afficha un petit sourire pour répondre :
— Eh bien, messieurs R-Job et R-Lex, un avionef part d’Orly-Ouest pour Gashaïa dans moins de cinq minutes. Vous avez juste le temps de sauter dans un turboway pour vous rendre à l’astroport.

( la suite samedi prochain)






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