27.04.2009

Les voisins

— Ah, monsieur Loret, vous allez devoir nous quitter, votre contrat à durée déterminée va se terminer, la personne que vous remplacez rentre demain.

Dans sa blouse bleue de magasinier, Jacques Loret, un trentenaire grand et sec à la calvitie galopante, regarda son interlocuteur d’un air dépité.

— Ah bon, je pensais qu’il ne rentrerait peut-être pas.

L’interlocuteur, un homme petit, malingre dans son costume gris, qui officiait dans l’entreprise en tant que directeur des Ressources Humaines, hocha la tête.

— Et si, il revient. Vous resterez jusqu’à demain pour lui passer les consignes. Nous comptons sur vous, monsieur Loret.

— Vous pouvez, fit l’intéressé en s’efforçant de ne pas grimacer.

Le soir venu, il retrouva sa femme et ses deux enfants, dans la maison que la famille louait depuis un mois.

Il se laissa tomber sur le canapé du séjour, acquis avec tout l’ameublement de la maison dans un discount au cours des soldes, et déclara :

— C’est foutu, on va devoir retourner vivre en appartement.

— Quoi ! fit sa femme, une brunette de 28 ans.

— Oui, reprit son mari, je termine mon CDD demain. Le gars que je remplaçe rentre à la boîte ! Alors, avec tous les deux au chômage, on ne pourra pas rembourser le crédit des meubles, de la voiture, et assurer le loyer de la maison. Il faut choisir.

— Mais… mais, bredouilla sa femme, tu m’avais dit que…

— Oui, je sais, que le gars que je remplace ne devrait plus rentrer. C’est ce qu’on m’a laissé croire. On m’a même dit qu’il ne devait plus remarcher et finir sa vie dans un fauteuil roulant. Et bien sûr, que c’était moi qui allais hériter de sa place.

À ce moment-là, Loret aperçut par la porte-fenêtre du séjour, sa voisine d’à côté qui s’en allait arroser ses fleurs dans son patio. C’était une septuagénaire qui profitait d’une retraite paisible avec son mari.

Loret prit un air dégoûté.

— Et celle-là qui vient me narguer avec ses fleurs, lâcha-t-il la bouche amère. Moi aussi, je voulais le fleurir le patio ; je voulais en mettre partout des fleurs, mais ce n’est plus la peine d’y penser.

 

****

 

Le lendemain, il vit arriver en moto celui qu’il avait remplacé. C’était un grand gaillard bardé de cuir. Il s’efforça de se montrer aimable avec lui, mais à la fin de la matinée, il ne put s’empêcher de lui demander :

— Au fait, vous n’avez pas eu peur de remonter sur une moto ?

L’autre s’esclaffa :

— Et pourquoi donc ?

Loret ravala sa salive avant de répondre :

— Eh bien, il paraît que vous avez eu un sacré accident. Que vous avez même failli…

— Y rester ? le coupa l’autre.

— Ben oui.

L’autre fit un vague mouvement de la main.

— Tout ça, c’est déjà oublié ! s’exclama-t-il. Ça n’a en rien entamé mon amour de la moto et surtout de la vitesse ! Je prends toujours autant de risques.

— Alors, ça, c’est incroyable, dit Loret.

 

****

Le midi, il se hâta de manger, puis sortit du réfectoire de l’entreprise. Il se rendit à l’endroit où son collègue avait garé sa moto. C’était une Harley ; une moto que Loret connaissait bien. Son père en avait possédé une jadis. Il avait même appris à bricoler ce type d’engin.

Il regarda sa montre ; il avait du temps devant lui.

 

****

 

Deux jours plus tard

 

Éliane Sorot, la voisine de Loret sortit dans son patio et commença à s’occuper de ses fleurs qui grimpaient le long du grillage séparant sa maison de celle de son voisin.

Elle sursauta quand elle entendit :

— Bonjour !

Cette petite femme aux cheveux blancs leva la tête, et vit Loret en survêtement qui la regardait en souriant.

— Ça va, madame ? fit-il.

— Ça va, dit Éliane. Et vous aussi apparemment.

— Ouais ! fit Loret. Figurez-vous que je vais pouvoir garder la maison.

Éliane prit un air interrogateur.

— Oui, reprit Loret, le gars que je remplaçais et qui était revenu à l’entreprise, a eu un nouvel accident de moto, et cette fois-ci, il est mort.

— Ah oui, je me souviens, fit Éliane, vous m’aviez dit que vous remplaciez quelqu’un et…

— Oui, et cette fois-ci, je le remplace pour de bon, il ne reviendra plus. Il faut dire que ce type était un inconscient. Il avait déjà failli y passer la première fois, et il continuait de rouler comme un fou. C’était un dingue de vitesse ; il me l’a dit ! Là, il ne s’est pas arrêté à un stop et s’est fait renverser par une voiture. Il est mort sur le coup à ce qui paraît.

— Mon dieu ! fit Éliane, le pauvre garçon !

Loret prit un air dégagé.

— Oh, il ne laisse personne derrière.

— Comment cela ? s’étonna Éliane.

— Oui, fit Loret, il n’avait pas de femme, pas d’enfants, pas de famille. Non, il ne laisse personne derrière lui.

À ce moment-là, deux petites filles vinrent rejoindre Loret, deux petites filles absolument semblables.

— Ce n’est pas comme moi, reprit Loret en regardant les jumelles d’un air bienveillant. Maintenant que j’ai un emploi sûr et que je vais pouvoir garder la maison, je vais leur installer un toboggan, une balançoire. Puis je vais mettre des fleurs partout dans mon patio. Je vais vous faire une sacrée concurrence !

— Eh bien, c’est parfait, fit Éliane un peu mal à l’aise.

Elle rentra dans sa maison, et trouva dans un fauteuil du séjour, son mari Victor, un petit bedonnant à la moustache aussi blanche que la couronne de cheveux qui entourait son crâne.

Éliane lui raconta ce que venait de lui dire leur voisin, et Victor demanda avec un petit sourire :

— Ce ne serait pas lui, par hasard, qui aurait saboté les freins de la moto de son collègue pour avoir sa place une fois pour toute ?

Éliane prit un air offusqué.

— Voyons ! où vas-tu chercher des idées pareilles ? Il paraît que le pauvre garçon qui s’est tué, était un fou de vitesse.

— Alors, si c’est la vitesse qui est en cause, je n’ai plus rien à dire, fit Victor.

 

****

Les mois s’écoulèrent, et le patio de Loret s’égaya de plus en plus. Comme annoncé, apparurent un toboggan, des balançoires et même une piscine gonflable dans laquelle ses filles s’ébattaient pendant des heures quand il faisait chaud. Mais surtout, Loret sema des fleurs, inonda son patio de plantes, en mettant sans cesse au défi Éliane de le surpasser. Alors celle-ci jouait le jeu, faisait semblant d’être jalouse, ce qui paraissait ravir son voisin.

Mais un soir, alors que les Sorot rentraient chez eux après quinze jours d’excursion avec un club du troisième âge, Éliane eut le désagrément de trouver ses capucines qui grimpaient le long du grillage et avaient tendance à s’inviter chez Loret, couvertes d’immondices.

Elle en fut très contrariée, et Victor quant à lui, se montra très inquiet.

Et ça ne devait pas s’arranger le lendemain, quand son épouse lui apprit qu’elle avait vu Loret dans le patio, et qu’en guise de bonjour, il avait émis un grognement des plus hostiles.

— J’espère qu’il n’a pas d’ennuis, dit-elle.

— Va donc savoir, dit son mari en haussant les épaules.

Les semaines passèrent, et il apparut évident que Loret n’allait plus au travail.

— Il ne serait quand même pas au chômage ! dit Alors Éliane.

Victor haussa encore les épaules.

— La situation économique n’est guère florissante depuis quelque temps. Des entreprises ferment et licencient. Ce ne serait pas étonnant.

Quelques jours plus tard, le toboggan et les balançoires disparurent, les petites filles n’apparaissant d’ailleurs plus dans le patio depuis un certain temps.

Et quand un matin, Victor rentra des couses en déclarant à sa femme qu’il y avait une camionnette devant chez les Loret, avec déjà des meubles dedans, il fut évident que leur voisin était contraint de quitter sa chère maison.

Éliane s’abstint de se rendre dans son patio pour aller voir ses fleurs durant toute la journée, mais en fin d’après-midi, n’y tenant plus, elle ouvrit la porte-fenêtre et sortit.

Victor était plongé dans une encyclopédie, et quand soudain il entendit une détonation, il en lâcha son livre. Il se leva de son fauteuil, et regardant par la porte-fenêtre, vit Éliane qui s’écroulait dans l’herbe. Il se précipita dans le patio, et aussitôt une voix ordonna :

— Ne bouge plus !

Victor s’immobilisa, et découvrit son voisin armé d’un fusil qui le mettait en joue.

Les lèvres du septuagénaire commencèrent à trembler ; mais une seconde détonation qui le foudroya, l’empêcha d’émettre le moindre son.

 

****

 

Loret rentra tranquillement chez lui avec son fusil à la main. Il y retrouva sa femme qui tenait contre elle en tremblant les jumelles affolées.

— Allez, fit Loret, on peut quitter la maison maintenant ; il n’y a plus personne pour nous narguer.

 

Patrick S. VAST - Avril 2009

26.04.2009

Vast in Space

Dans le cadre de ma bloggophilie, je n'ai pu résister à l'envie de créer "Vast in Space" consacré à la S-F, encore une de mes marottes, même si, comme je l'ai déjà signalé, je la pratique de façon très personnelle, et sans doute peu conventionnelle pour les orthodoxes du genre. Mais justement, c'était une façon supplémenntaire pour afficher ma différence, et surtout pour promouvoir une S-F populaire et ludique, dans la grande tradition des comics des années 50/60.

Et à titre d'exemple, pour la première note, pas de textes, pas de dessins, mais de la musique. Eh oui, du hard-rock nimbé de space opera comme en produisait en 1972 le groupe britannique Hawkwind.

Alors en route pour Vast in Space, en cliquant ici.

24.04.2009

Chattitude

Les réactions du chat, son comportement, sont imprévus, étonnants, et c'est sans doute ce qui constitue son attrait, qui fait qu'il soit unique. Voici un court texte tiré d'une histoire vraie qui le démontre bien. Je vous laisse chercher sur la photo des 4 chats de la maison à l'époque où ils étaient encore chatons, qui sont Ombre furtive et Pierrot lunaire. Intérêt de l'histoire également : l'infirmière est en blouse noire. Voici un  corps de métier que l'on drape habituellement de blanc, alors qu'une thérapeute en noir aurait peut-être un réel pouvoir de guérisseuse. Vaste question à débattre.

En attendant, découvrez ou redécouvrez cette nouvelle, "L'infirmière en blouse noire", en cliquant ici. 

20.04.2009

Salon de l'écrit à Wissant et Fil Rouge

Wissant, petite station balnéaire de la Côte d'Opale, accueillait ce week-end, son 2ème salon de l'écrit. Une grande manifestation avec beaucoup de monde, beaucoup de lecteurs qui démontrent que le livre a encore de beaux jours devant lui, et c'est tant mieux !

Parmi les exposants figuraient les Éditions Saint-Martin, qui publient "Fil Rouge", le recueil de nouvelles consacrées à une histoire de téléphone dont je vous ai déjà parlé plusieurs fois. Alors, j'ai eu le bébé entre les mains : superbe, couverture de prix Goncourt, (eh oui), dans la sobriété et la classe. Puis, il y a les textes : 10 nouvelles seléctionnées parmi une centaine reçues. 10 nouvelles originales qui déclinent un même thème avec chacune leur particulatité, leur richesse, leur apport.

Il reste quelques formalités pour que livre puisse être distribué en librairies ou même vendu sur le net. Ça va juste prendre quelques jours, et j'y reviendrai alors, puisque ce recueil compte parmi ses textes mon "Affaire Nokobva".

En tout cas dans ce salon, j'ai rencontré une équipe chaleureuse et passionnée, celle des Éditions Saint-Martin, et c'est très positif et de bon aloi. 

17.04.2009

À partir d'un portrait

Le portrait était très intéressant : deux femmes en robes noires aux cheveux blancs qui regardaient par une fenêtre. On pouvait imaginer qu’il s’agissait de celle d’un manoir. Le titre a donc surgi d’un coup. Logique dans toute sa complexité et sans doute sa longueur : « Un manoir et deux robes noires ».

Pour le fond et même la forme, ce fut autant du fantastique que de la SF.

Je vous invite à lire ou à relire cette nouvelle écrite en janvier 2008, en cliquant ici même.

Autre texte, autre conception : « Matin de glace » que je vous invite à retrouver dans une note datée de ce jour sur le blog Sandie, avec photos et musique, en cliquant cette fois,  

13.04.2009

News d'avril

Je dois reconnaître que j’ai eu un peu de mal à écrire la nouvelle « Le chat exécuté ». Surtout avec un titre pareil ! Quand on est un ami des chats, c’est un comble, une douleur. Mais bon, il faut se partager avec les nécessités de l’écriture. Cette nouvelle, il fallait l’écrire.

Je vous ai convié à aller lire « La Hippie » sur le site de Phénix Mag, et bien sûr je vous ai donné le lien. Seulement il se trouve que l’équipe de Phénix Mag est très active, sur tous les fronts, et dans la foulée, il y a eu mélange de fichiers. Et au lieu que soit mise en ligne la version corrigée du texte, c’est celle de 2006 avec de joyeuses fautes et surtout des coquilles qui apparaît à l’écran. Notamment les points d’exclamation collés aux mots qui les précèdent. Bon, je sais bien que dans les pays anglo-saxons et même au Québec, cela constitue une coquetterie typographique tout à fait admise. Mais j’aime les voir décollés des mots qu’ils exclament, ces points ; on les distingue mieux. Puis il y a aussi un ou deux "qui" de trop, un pluriel oublié, un mauvais accord… bon, ce n’est peut-être pas trop dramatique finalement. De toute façon, on ne peut plus rien y faire. Puis, il y a les textes des collègues, et pour ce qui est de « La Hippie » version 2006, si vous imprimez le PDF de Phénix Mag, ça constituera un super collector.

Car pour rattraper le coup, lorsque les 3 mois réglementaires seront passés, je mettrai la bonne version en ligne ici même.

Je ne puis m’empêcher de reparler de « Sandie » et de son blog. Vous allez sans doute me dire que ce roman ressemble à l’Arlésienne. Qu’on ne le voit toujours pas, ou qu’on ne le verra peut-être jamais. Erreur ! Car s’il est vrai que j’espère qu’il sera édité comme il devait l’être par le Calepin Jaune avant l’arrêt de son activité officialisé le 8 avril dernier, il sera en cas de refus, mis en ligne à 3 endroits différents : sur ce blog, sur celui qui lui est consacré, et sur le site d’In Libro Veritas.

Et quant à son blog, il continuera quoi qu’il arrive, puisque s’il est avant tout consacré au roman, il l’est tout autant au fantastique, au 19ème siècle et au monde marin.

Et je vous invite une fois encore à aller y faire un tour en cliquant ici.

 

09.04.2009

Le chat exécuté

Jean Farin n’était pas mécontent d’avoir un week-end prolongé. Cette après-midi encore, il s’était copieusement enguirlandé avec Dujoux, son directeur commercial. Ce n’était pas la première fois, mais certainement celle de trop, car il était allé jusqu’à lui souhaiter de disparaître dans les plus brefs délais de la surface de la planète. C’étaient exactement les mots qu’il avait employés, et bien sûr Dujoux l’avait très mal pris. Bon, ce n’était pas réellement une menace de mort, mais ça y ressemblait quand même.

Mais Farin n’y pensait plus ; il avait quatre jours devant lui pour décompresser, et pour l’heure, il était tranquillement installé dans son canapé devant la télé, avec près de lui deux de ses quatre chats qui ronronnaient dans leur panier.

Il n’aurait voulu pour rien au monde être dérangé, aussi quand soudain on sonna à la porte, il décida tout simplement de ne pas répondre. Il continua de regarder la télé, et peut-être un petit quart d’heure plus tard, on sonna de nouveau. Il laissa échapper un juron ; mais quand un autre coup de sonnette, plus strident encore que les précédents retentit, il se leva en bougonnant du canapé.

Après avoir ouvert la porte, il trouva devant lui un grand énergumène aux yeux torves, qui s’exclama :

— Ah, quand même !

L’homme avait la voix pâteuse, il était de toute évidence ivre.

— Regardez ! continua-t-il.

Farin regarda aussitôt ce que lui montrait du doigt l’individu, et tressaillit en découvrant par terre, allongé contre le mur près de la porte, un chat noir et blanc. Il avait un peu de sang au bout du museau, et était tout ce qu’il y a de plus mort. Farin songea aussitôt à son chat Pompon ; il lui ressemblait. Mais, en y regardant de plus près, il fut soulagé ; la répartition du noir et du blanc n’était pas la même que chez Pompon ; puis de toute façon, celui-ci était en train de ronronner dans son panier. Cela revint d’un coup à l’esprit de Farin.

— Mais, ce n’est pas mon chat ! s’exclama-t-il sans pouvoir cacher sa joie, alors que la vue d’un chat écrasé l’attristait toujours d’habitude.

L’autre continuait de le fixer avec ses yeux torves et déclara :

— Il a été exécuté !

— Exécuté ? fit Farin.

— Oui, c’est une voiture, ou même une bande qui a fait ça ; qui l’a exécuté.

— Peut-être, et même sans doute, fit Farin, seulement, ce n’est pas mon chat. Je ne peux pas m’en occuper.

— Mais, objecta l’autre, votre voisin, là-bas, m’a dit que c’était à vous, que vous avez plein de chats !

L’individu désignait une maison pratiquement en face de celle de Farin, où habitait un vieux qui était persuadé qu’il recueillait tous les chats errants du quartier. Tout cela parce qu’il avait accueilli quatre ans plus tôt, une chatte qui avait accouché dans son cagibi de quatre chatons qu’il n’avait pas eu le cœur de séparer par la suite.

— Eh bien, fit-il, vous irez dire à ce monsieur que celui-ci ne m’appartient pas. Et sur ce, je vous demande de le reprendre.

L’autre s’énerva :

— Mais qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? J’ai rien à en faire, moi ! Je l’ai ramassé au-dessus, près du pont. Puis, y’a votre voisin qui a été formel, il m’a bien dit que c’était à vous !

Farin sentait que le seul moyen de s’en sortir était de prendre le chat mort en charge.

— Bon, OK, fit-il, je m’en occupe.

— Ah, quand même ! dit l’autre. C’est quand même pas à moi de me charger de ça ! J’en ai déjà fait assez !

— Oui, oui, pas de problème, confirma Farin, vous pouvez y aller.

L’autre bougonna un vague au revoir et s’en alla.

Farin souffla un grand coup. Ça ne l’amusait vraiment pas de devoir enterrer un chat. Il songea assez vite à un coin de campagne à la sortie de la ville où il allait se promener de temps en temps. Oui, c’était l’endroit idéal. Il rentra tout d’abord chez lui, prit dans sa cuisine un sac en plastique, et une fois ressorti, attrapa le chat par ses pattes arrière et le mit dedans. Cette opération lui avait été pénible, mais il n’en avait pas encore fini avec sa tâche de fossoyeur.

Il plaça le sac dans le coffre de sa voiture, ainsi qu’une bêche dont il ne s’était jamais encore servi, et peu de temps après, il était au volant, roulant vers l’endroit auquel il avait pensé.

Le jour commençait à peine à décliner quand il avait quitté sa maison, et lorsque dix minutes plus tard il arriva à destination, il ne faisait pas encore très sombre.

L’endroit en question était une route gravillonnée bordée d’un côté par un canal, et de l’autre par un talus herbeux, avec à son sommet une zone boisée. Il gara sa voiture sur le bas-côté près du talus, puis en descendit. Il ouvrit le coffre du véhicule, et en voyant le sac qui épousait la forme du chat mort, sentit son cœur se serrer. Il attrapa avec ferveur le manche de la bêche comme pour se motiver, puis décida d’aller tout d’abord creuser un trou et de revenir chercher le sac. Il grimpa le talus qui n’était pas trop raide, et arriva au milieu d’arbres. C’était vraiment l’endroit idéal pour offrir une sépulture au chat. Seulement, Farin n’était pas vraiment un jardinier émérite, et lorsqu’il eut planté sa bêche dans le sol durci par la sécheresse, il réalisa qu’il n’arriverait jamais à creuser le moindre trou.

Alors, fort découragé, il décida de redescendre. Il venait juste d’émerger des arbres quand un bruit de moteur attira son attention. Il resta immobile au sommet du talus, et vit passer sur son tracteur, un homme moustachu et coiffé d’une casquette, qui le fixa avec des yeux de fouine. Farin sentit de la sueur couler dans son dos. Il avait comme l’impression d’être pris en flagrant délit. Mais il réussit à se convaincre assez vite qu’il n’avait rien à se reprocher ; il se hâta de regagner sa voiture, replaça la bêche dans le coffre qu’il referma, et très vite quitta les lieux.

Il retrouva le centre-ville. Maintenant, la nuit était tombée ; alors, apercevant un récup’ verres dans un coin désert, il s’arrêta. Il n’était pas fier de ce qu’il allait faire, mais il ne voyait plus d’autre solution.

Et lorsque quelques secondes plus tard sa voiture redémarra, le sac en plastique contenant le chat était posé tout contre le récup’ verres.

 

***

Quelques heures plus tard

Stéphane Larusto conduisait l’air satisfait. Ce quadragénaire rondouillard était un collègue de Jean Farin. Il avait conscience que ce dernier le méprisait parce qu’il s’aplatissait toujours devant Dujoux. Seulement, c’était réciproque. Il méprisait tout autant Farin qu’il considérait comme un grand gueulard, juste bon à vociférer, alors que lui s’était montré capable de bien plus, en assassinant le directeur commercial une petite vingtaine de minutes plus tôt ; en le faisant taire une fois pour toutes. Il savait depuis plusieurs jours que sa future victime allait rester tard au bureau ce soir-là pour terminer un travail. Aussi, il était revenu à sa société à l’heure où il n’y avait même plus un chat dans les parages, et avait garé sa voiture à l’arrière du petit bâtiment abritant l’entreprise. Une fois à l’intérieur, il avait grimpé jusqu’au bureau de Dujoux. Celui-ci avait été très étonné de le voir. Mais Larusto lui avait dit qu’il avait un document très important à lui montrer. L’autre l’avait cru et l’avait suivi. Larusto lui avait montré un dossier sur son bureau, et tandis que le directeur commercial s’était penché pour le regarder, il lui avait plaqué un tampon d’ouate imbibé de chloroforme sur le nez. Dujoux s’était assez vite écroulé sur la moquette, puis Larusto l’avait étranglé avec une cordelette qu’il avait sortie de la poche de sa veste. Ensuite, bien que le directeur commercial fût d’un bon gabarit, Larusto qui avait été élevé dans une ferme et rompu aux durs travaux des champs, n’avait pas eu trop de peine à le hisser sur son dos et à le sortir de l’immeuble pour le caser dans le coffre de sa voiture.

Maintenant, il allait enterrer son cadavre. Pour cela, il avait choisi un coin de campagne à la sortie de la ville que lui avait montré un jour Farin, quand ils ne se méprisaient pas encore mutuellement.

Il arriva à destination, et les phares de sa voiture balayèrent une route gravillonnée bordée par un canal et un talus herbeux. Il se gara sur le bas-côté, près du talus, et coupa le moteur.

Il se prépara à aller creuser un grand trou ; ce qui ne pouvait guère rebuter un fils de paysan, même si la terre était durcie par la sécheresse.

 

***

Lundi, fin du week-end prolongé

Farin venait de passer les quatre jours les plus affreux de toute sa vie, alors qu’il espérait tant de son week-end prolongé. L’épisode du chat l’avait complètement abattu. Il s’en voulait surtout de ne pas avoir été capable de lui offrir une sépulture décente, et de l’avoir abandonné près d’un récup’ verres. Durant ces quatre jours, il n’avait pas osé croiser le regard de ses propres chats ; il aurait eu trop peur d’y lire des reproches.

C’est donc la mort dans l’âme qu’il arriva à sa société. Il ressentit quand même tout de suite un peu de réconfort, en s’apercevant que Dujoux ne traînait pas comme à son habitude dans les couloirs prêt à lui mettre le grappin dessus, surtout après ce qui s’était passé la dernière fois qu’il l’avait vu.

Il se cantonna dans son bureau durant toute la matinée, et quand à midi, un collègue lui apprit que le directeur commercial n’était pas encore arrivé et qu’il devait être souffrant, il eut l’impression d’être soudain très léger, et en oublia complètement l’épisode du chat.

Dujoux fut encore absent dans l’après-midi, confirmant ainsi qu’il était malade, ce qui ne lui était encore jamais arrivé en dix ans.

Mais le lendemain, vers les 10 h, les événements prirent une tournure singulière. En effet, tout les membres du personnel furent réunis par le PDG dans la cafétéria, et il leur apprit que M. Dujoux avait disparu, et qu’un policier allait interroger chacun d’entre eux.

Farin retrouva son bureau, et attendit patiemment que son tour vienne. Il en était arrivé à croire qu’on l’avait oublié, quand on frappa à sa porte, le faisant sursauter.

— Entrez ! fit-il.

La porte s’ouvrit et apparut un homme grand en costume trois pièces un peu défraîchi, et à l’air renfrogné.

— Monsieur Jean Farin ? fit-il.

L’intéressé acquiesça de la tête, et l’autre poursuivit :

— Capitaine Leloux. À ce qui paraîtrait, vous auriez eu une altercation avec M. Dujoux, jeudi dans l’après-midi ?

— Heu… oui, fit Farin, soudain très inquiet.

— Vous l’auriez même menacé de mort ?

— Oh, ce n’étaient que des mots… des mots qui ont dépassé ma pensée.

— M’ouais, et vous pouvez me dire ce que vous avez fait jeudi soir ?

Interloqué, Farin réfléchit un court instant, puis dit :

— Je suis resté chez moi, à regarder la télévision.

— Seul ?

— Heu… oui, je suis célibataire.

— Très bien, je prends note, fit le capitaine Leloux.

Puis il se retira.

Farin était maintenant franchement mal à l’aise. Il avait menti ; il n’était pas resté tout le temps chez lui. Mais c’était involontaire ; il avait tellement voulu oublier l’épisode du chat écrasé… De toute façon, il ne se serait pas vu en train de raconter au capitaine qu’il était sorti pour aller enterrer un chat mort qu’on lui avait généreusement légué, et qu’il l’avait finalement laissé près d’un récup’ verres. Alors, c’était aussi bien d’avoir agi comme il l’avait fait. Puis, de toute façon, il n’y avait pas grand-chose à craindre. Dujoux avait dû avoir un coup de déprime, et partir on ne sait où pour quelques jours. Il allait réapparaître d’un moment à l’autre. Qui aurait bien pu l’assassiner ? Personne ! Même pas lui qui pourtant ne verrait pas d’inconvénients à ce qu’il disparaisse pour de bon.

Mais le lendemain, le directeur commercial était toujours porté disparu, et le jour suivant aussi.

Farin commençait vraiment à exulter, en se gardant bien toutefois de le montrer. Et ce jeudi matin, soit tout juste une semaine après l’altercation qu’il avait eue avec Dujoux, il était penché sur un dossier, quand la porte de son bureau s’ouvrit d’un coup pour laisser apparaître le PDG, un petit homme sec et nerveux qui arbora une mine très crispée quand il lui dit :

— Monsieur Farin, il y a deux policiers qui désirent vous emmener !

— M’emmener ? fit Farin, soudain très pâle.

Il se leva de son bureau, et quand il fut dans le couloir, il vit en effet deux policiers en uniforme.

— Ne vous inquiétez pas, fit l’un des deux, un grand à l’accent du Sud. C’est juste une formalité.

Farin voulut bien se laisser rassurer et suivit les deux policiers. Ils arrivèrent tous les trois à une voiture occupée par deux autres fonctionnaires se tenant à l’avant, et Farin monta à l’arrière du véhicule. Il se retrouva bientôt coincé entre les deux hommes qui l’avaient escorté, et la voiture démarra. Quand celle-ci prit la sortie de la ville, Farin se sentit mal à l’aise. Et cela s’accentua quand elle s’arrêta à l’endroit même où il était venu pour enterrer le chat.

Il sortit de la voiture, et monta le talus avec les policiers. Il crut qu’il allait défaillir quand il découvrit au milieu des arbres du sommet plusieurs personnes, mais surtout en baissant les yeux, un trou conséquent, et à côté un corps enfoui dans une housse blanche.

Il releva les yeux et croisa aussitôt le regard du capitaine Leloux qui annonça :

— Le corps de M. Dujoux a été découvert par le chien d’un promeneur qui a gratté la terre.

— Ah oui, se contenta de dire Farin en soutenant machinalement le regard du capitaine.

Mais celui-ci le détourna pour demander :

— C’est bien l’homme que vous avez vu jeudi soir ?

Farin regarda alors celui à qui s’était adressé le policier, et tressaillit en voyant deux yeux de fouine qui le fixaient avec attention. Il reconnut sans mal l’homme qui était passé sur son tracteur l’autre soir. Et celui-ci afficha une mine des plus réjouies lorsqu’il répondit :

— Oui, pas de doute possible, c’est bien lui. Je le vois encore avec sa bêche à la main. C’est marrant, mais j’ai tout de suite pensé qu’il avait fait un mauvais coup ; un très mauvais coup même !

Patrick S. VAST - Avril 2009

 

 

06.04.2009

La Hippie

Imaginez un couple Franco-Américain qui voit sa fille disparaître en 1959, et accueille un an plus tard une hippie alors que le phénomène ne devait apparaître qu'en 1967...

Encore une histoire de voyages dans le temps allez-vous me dire ? Exactement ! Et quel est le rapport entre "La Hippie", "Chadoogie", "L'affaire Carouge", "La gare temporaire", "Le spationaute" ou encore "Le village figé" ?  Toutes ces nouvelles, ainsi que "La pension rétro" et "Les voyageurs temporels" ou "Mai 69", que vous découvrirez ultérieurement, ont été écrites en 2005, et devaient entrer dans un recueil intitulé très justement "Nouvelles du temps".

Seulement, un jour je suis tombé sur le site d'un éditeur qui avait écrit : "Nous n'acceptons pas de manuscrits de recueils de nouvelles. Les recueils de nouvelles, ça se vend mal, et quand l'auteur n'est pas connu, ça ne se vend pas du tout".

Était-ce un excès de pessimisme ? il faut quand même savoir que l'éditeur en question a mis la clé sous la porte peu de temps après...

Donc, j'ai décidé que ces nouvelles sur les voyages dans le temps dans leurs formes diverses et variées, verraient plutôt le jour sur le oueb.

Alors, aujourd'hui c'est au tour de "La Hippie" dans le spécial nouvelles numéro 9 de Phénix Mag.

Et encore une fois je laisse libre cours à ma SF préférée, à la SF telle que je la conçois, avec soucoupes volantes,  extraterrestres et voyages dans le temps.

Et tout ça c'est en cliquant ici même.

03.04.2009

K comme Katia

« K comme Katia », c’est le titre de ma nouvelle sous forme de feuilleton qui a commencé avec le SIMURGH numéro 1 dont j’ai parlé précédemment.

Le thème de ce premier numéro était « Le printemps de Prague ». Alors bien sûr, il fallait retourner en 1968, le dégel en Tchécoslovaquie, qui allait précéder une glaciation encore plus intense avec l’arrivée des chars des troupes du Pacte de Varsovie au mois d’août de cette même année.

Le temps de la guerre froide est un thème inusable de romans, de récits en tout genre.

Je m’y suis donc plongé avec une certaine Katia, et avec à la fin un « À suivre » qui va déboucher pour le second thème « Une saison blanche est sèche », sur… l’inconnu ; du moins pour l’instant. L’histoire va forcément continuer, impossible de reculer désormais : c’est cela tout l’intérêt du feuilleton. Pour cela, je travaille comme les feuilletonistes du XIXème ou du début du XXème : à flux tendu. Je n’en suis pas à une page improvisée quotidiennement, mais presque.

En tout cas, soyez certains que pour la sortie du SIMURGH numéro 2 en juin, mon héros sera en Afrique du Sud, pour le meilleur ou pour le pire.

En attendant, je vous invite à découvrir ou à redécouvrir le SIMURGH 1 en cliquant ici même.

  

Toutes les notes