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29.07.2008

Lifting

Jane B. Hallowed avait été une star d’Hollywood dans la seconde moitié du XXIème siècle.
Arrivée à 90 ans en 2212, elle souffrait de terribles pertes de mémoire. Disons même qu’elle ne se souvenait pratiquement plus de rien : de sa prestigieuse carrière, comme de sa légendaire beauté. Cela la déprimait terriblement, et croyant bien faire, un membre de son entourage lui proposa d’entreprendre un lifting de la mémoire. Il s’agissait d’une technique toute récente qui consistait à se faire tirer les membranes du cerveau, et vitaminer les neurones au moyen de collagène.
L’ancienne star entra en clinique un beau matin, pleine d’espoir et d’optimisme. L’intervention dura deux heures, et se prolongea par deux jours complets de réadaptation mentale.
Au-delà de cette période, Jane B. Hallowed recouvra ses esprits et surtout la mémoire.
Alors, elle se souvint de sa carrière, des jeunes premiers avec qui elle avait tourné, de ses rôles qui avaient marqué des générations de cinéphiles.
Mais plus les souvenirs affluaient, plus la tristesse la submergeait. La nostalgie l’étreignait et elle en vint à regretter le temps où tout son passé ressemblait à du sable fin que le vent emportait.
Et lorsque l’on eut la fâcheuse idée d’approcher son fauteuil roulant d’une immense psyché, sa mémoire liftée fit se superposer à l’image de la vieille femme ridée, tremblante et bavant qu’était devenue Jane B. Hallowed, celle de la jeune star à la chevelure flamboyante, au sourire incendiaire et aux yeux de braises qu’elle avait été il y a très longtemps.
Alors elle resta prostrée, comme murée dans une auto-amnésie salvatrice.

Patrick S. VAST - Juillet 2008

26.07.2008

L'affaire Carouge (4ème épisode)

Voir les précédents épisodes dans la rubrique feuilleton, colonne de gauche.


Il venait juste d'arriver au dehors, lorsqu'un couple qui semblait errer dans la brume, s'arrêta. L'homme était de forte corpulence, vêtu d'un chaud manteau et d'une écharpe, et coiffé d'un feutre ; quant à la femme qui était presque aussi grande que son compagnon qu'elle tenait par le bras, elle était emmitouflée dans un manteau de fourrure, et portait sur la tête un petit chapeau à voilette.
— Tiens donc, mais c'est monsieur Carouge, fit l'homme d'une voix grave.
— Ah, bonjour... enfin, bonsoir, fit Jean qui demeurait interdit.
— Alors, encore au travail à cette heure ? continua l'autre.
— Heu, oui, fit Jean.
— Ah, que voulez-vous, nous autres commerçants, nous ne bénéficions pas des mesures inconséquentes que l'on réserve aux ouvriers, n'est-ce pas, monsieur Carouge ? Il nous faut travailler jusqu'à des heures impossibles. Et pour quel résultat ?
Puis l'homme se pencha vers Jean, et sur un ton confidentiel, dit :
— Il paraîtrait que votre société ne marcherait plus très fort ? On en parle en ville.
— Heu... c'est à dire, fit Jean, très ennuyé.
L'autre leva sa main gantée en un geste qui voulait signifier qu'il comprenait très bien.
— Ne m'en dites pas plus, fit-il d'ailleurs. Je sais bien que nous autres commerçants, nous trimons souvent à perte. Regardez, ma femme et moi, nous venons juste de quitter notre magasin, alors qu'il est plus de 22 h ! Et nous y étions depuis ce matin 8 h. Vous vous rendez compte des journées que nous faisons ? Et pendant ce temps, l'ouvrier se contente maintenant de ses 40 h, peut-être bientôt 35, et part en congés payés. Tout cela ne pourra durer éternellement, n'est ce pas, monsieur Carouge ? Vous n'êtes pas de mon avis ?
— Si, si, répondit Jean, qui ne voulait surtout pas contrarier un tel personnage.
Il pouvait toutefois noter qu'en cette année 1936, la France comptait pas mal de réactionnaires ; mais surtout, pour l'instant et pour lui même, qu'il était un peu plus de 22 h. Or, il était sorti de chez lui vers 21 h, et cela faisait environ une heure qu'il déambulait dans cette fin de journée du 12 décembre 1936. S'il y avait un décalage certain entre 2015 et 1936 en ce qui concernait le mois et de ce fait surtout la saison, il n'en était pas de même de l'heure. Il ne savait si cela avait une réelle importance, mais il s'en fit toutefois la réflexion.
— Ah, mais je vois qu'il y a encore de la lumière dans le bureau de monsieur Falke ! s'exclama soudain le commerçant en levant la tête, tirant ainsi brusquement Jean de ses pensées.
— Oui, il lui faut terminer un travail, dit Jean, fournissant ainsi à son avis une explication satisfaisante.
— Ah, continua de plus belle l'autre, nous autres commerçants, nous sommes bien les seuls sur qui la France peut encore compter, n'est-ce pas, monsieur Carouge ?
— Sans doute, sans doute, fit Jean.
— Bon, conclut le commerçant, je ne vais pas vous retenir davantage, monsieur Carouge, car je pense que vous avez encore beaucoup à faire avant de vous mettre au lit.
Puis il hocha la tête en signe de salut, et Jean lui souhaita machinalement une bonne nuit, ainsi qu'à la jeune femme qui l'accompagnait, et s'était contentée pendant que son compagnon parlait, de ponctuer tout ce qu'il disait d'un éternel sourire.
Jean regarda le couple s'éloigner dans le brouillard, se félicitant d'avoir enfilé le manteau que lui avait amené Charles Falke peu de temps avant de se faire poignarder, et estimant avoir eu de la chance que le commerçant réactionnaire, ou son épouse, n'ait pas eut l'idée de regarder ses pieds.
Cette rencontre surprenante, avait eu pour effet de faire oublier momentanément à Jean l'horrible meurtre de Charles Falke. Maintenant il pouvait y repenser, et se sentit envahi d'une terrible angoisse. Son associé à qui il devait une somme importante d'argent venait d'être tué, et lui, Jean, errait dans ce 12 décembre 1936, sans comprendre ce qu'il y faisait, sans savoir comment il y était arrivé, et de quelle manière il pourrait en repartir.
Mais il dut se rendre très vite à l'évidence que tout cela était aussi fou qu'absurde. Lui, Jean Carouge, était né le 3 février 1980 ; il avait donc 35 ans, aujourd'hui 8 août 2015. Il ne pouvait avoir vécu en 1936, soit 44 ans avant sa naissance. Mais alors, dans ces années-là, il avait existé un autre Jean Carouge qui était son parfait sosie, et auquel il était arrivé très certainement une fâcheuse aventure. Il fallait que Jean retrouve son double ; qu'il lui explique ce qui s'était produit tout à l'heure. Mais comment l'autre réagira-t-il ? Comment pourra-t-il seulement accepter que l'homme lui ressemblant à la perfection qui lui apprend le meurtre de son associé dont il a été témoin, arrive de l'année 2015 ?
Jean avait le cerveau qui commençait à bouillir, et se mit machinalement à marcher dans le brouillard glacé, en espérant ne pas faire de nouvelles rencontres ; hormis, bien sûr, le Jean Carouge de 1936.
Il arriva bientôt dans la rue de Béthune, qui n'était pas encore piétonnière comme en 2015, et où quelques Tractions Citroën ou autres Renaults Juva 4 passaient à très faible allure. De temps en temps, il croisait également sur le trottoir un passant qui frissonnait ou claquait même des dents.
Il se demandait si en demeurant un naufragé du temps, il n'allait pas devenir tout simplement clochard : SDF comme on disait en 2015. Et pendant ce temps, le Jean Carouge de 1936 croupirait peut-être en prison, accusé du meurtre de son associé Charles Falke, à qui il devait rembourser sa dette au plus vite.
Pour Jean, cela devint primordial : il fallait qu'il retrouve au plus vite son double de 1936 ; à eux deux, ils avaient plus de chances de s'en sortir.
Mais pour l'instant, il se sentit à la fois gagné par de terribles frissons et une incroyable fatigue, tandis qu'il venait d'atteindre le boulevard de la Liberté. Son état d'anesthésie de tout à l'heure était oublié, et son corps enregistrait bien maintenant les effets de la température ambiante. Il lui fallait absolument se mettre à l'abri du brouillard glacial qui avait littéralement prit possession de Lille ce 12 décembre 1936 au soir.
Il poussa au hasard la porte d'un immeuble, et se dirigea vers le fond du hall éclairé par une veilleuse. Un incroyable ronronnement attira alors son attention. Il le localisa très vite, derrière une petite porte sous laquelle passait de la lumière. Il tourna la poignée de la porte ; et à sa grande joie, celle-ci s'ouvrit sur une énorme chaudière à charbon qui dégageait une chaleur exquise.
Jean entra dans la pièce en en refermant la porte. Celle-ci était plutôt exiguë, mais il n'en avait cure. Il ôta son manteau qu'il roula en boule, puis il s'installa à même le sol, se couchant sur le côté, le manteau en guise d'oreiller, et en tenant ses bras croisés contre son corps. Très vite, malgré la lumière, l'inconfort de sa couche et le bruit le la chaudière, il s'endormit, le corps et l'esprit apaisés.

***

Jean se sentit soudain secoué, tandis qu'on lui criait dans les oreilles :
— Oh, là ! mon gars ! faut te réveiller, sinon tu vas fondre !
Il sursauta.
— Hein, quoi ? fit-il.
Il s'aperçut alors qu'il était assis sur un sol carrelé, et qu'il dégoulinait de sueur. Sa chemise et son pantalon lui collait horriblement à la peau ; il se sentait incroyablement poisseux.
Accroupi en face de lui, il y avait un individu en haillons, aux cheveux hirsutes et pas rasé, qui lui répéta en lui envoyant dans le nez son haleine putride :
— Ben oui, mon gars, tu vas fondre, si tu restes ici. Dehors, il fait déjà au moins 40 degrés. Je ne dois pas me tromper de beaucoup.
— Mais... mais.. qu'est-ce que je fais ici ? bredouilla Jean.
L'autre se mit à rire.
— Oh, là ! mon gars ! À mon avis que t'as dû drôlement picolé hier soir. Remarque, ça se comprend avec la chaleur qu'il fait en ce moment, on a tendance à descendre les litres plus vite que d'habitude. J'en sais quelque chose. Mais n'empêche, hier soir, tu devais en tenir une bonne, pour ne plus te souvenir que tu as atterri ici. Remarque, quand je suis débarqué, tu ronflais comme un bon. J'ai tout de suite pensé que t'avais dû faire une sacrée java ! Oui, pour sûr.
Les événements de la veille revinrent aussitôt à l'esprit de Jean, qui se mit debout le plus rapidement qu'il le put, tout son corps étant horriblement endolori.
L'autre se redressa également, et Jean lui demanda :
— Mais, on est quand, aujourd'hui ?
— On est quand ? s'étonna l'autre.
— Oui, insista Jean, quelle date, quel mois, quelle époque ?
L'autre le regarda tout d'abord éberlué, puis répondit :
— Eh bien, pour tout dire, je ne m'occupe plus trop de ces choses-là depuis tout le temps que je vis dans la rue, mais à mon avis, on doit être quand même au mois d'août... oui, c'est cela, au mois d'août 2015...



(la suite samedi prochain)


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22.07.2008

Quelques news estivales

Quelques news estivales pour vous informer notamment que le Calepin Jaune numéro 16 est paru. Je ne figure pas au sommaire, mais tout ce qui concerne le Calepin Jaune me touche de près, plus encore depuis que le Calepin Jaune Éditions a accepté mon roman fantastique pour publication. Vous pouvez d’ailleurs vous rendre sur le site pour prendre connaissance de leurs ouvrages.
Pour l’instant je suis en plein polar avec l’écriture d’un roman dans cette discipline. Bientôt les congés d’été et en même temps le manus qui devrait avancer d’un grand pas.
En attendant, puisque l’on parle polar, eh bien, je ne puis que vous inviter à vous rendre sur Vast in Black, ou ma contribution au polar et au jazz’n’blues.
Et à samedi pour le 4ème épisode de "L'affaire Carouge" ! 





19.07.2008

L'affaire Carouge (3ème épisode)

Voir le premier et le deuxième épisode dans la rubrique feuilleton, colonne de gauche.

Il suffisait de remplacer Charles Falke par Pierre Holmat, et Import-Export par cybercafé, et Jean se retrouvait dans la situation qui était la sienne en 2015.
Sans attendre, il ouvrit la porte, et arriva dans une sorte d'entrée éclairée, où avaient été disposées quelques chaises. L'agencement n'était plus le même en 2015 ; mais si des travaux avaient dû être entrepris entre 1936 et cette époque, les effet du temps avaient de nouveau fait leur oeuvre quand Jean avait découvert ces locaux quelques mois plus tôt, car ils avaient alors sérieusement besoin d'être rénovés.
Sur la droite, il y avait une pièce dont la porte était ouverte, et de celle-ci, surgit soudain une voix qui demanda d'un ton ferme et antipathique :
— Qui est là ?
Jean s'avança vers la pièce, et vit bientôt un homme d'aspect chétif, aux cheveux clairsemés et aux besicles posées sur le nez, qui s'exclama de derrière un bureau encombré de feuilles de papier :
— Ah, Jean, tu tombes bien ! Approche donc !
Jean s'exécuta, et s'approcha de celui qui devait être à coup sûr Charles Falke, et qui fit soudain des yeux tout ronds.
— Mais... mais, mon pauvre Jean, s'emporta-t-il, je savais que tu n'étais pas très bien en ce moment, mais quand même ! Tu as vu comment tu es sorti ? Alors qu'il gèle dehors !
Jean remarqua que l'autre avait gardé son manteau malgré un petit poêle à charbon qui ronronnait dans un coin de la pièce. Pour sa part, il était maintenant plongé dans une sorte d'anesthésie physique, et ne pouvait plus dire qu'il ressentait le froid.
Puis, fixant les chaussures de Jean, Charles Falke s'écria :
— Mais, ma parole, où as-tu donc déniché des chaussures pareilles ?!
Pour la première fois, Jean prit conscience que ses baskets étaient totalement anachroniques en cette année 1936, et se rappela l'attitude du patron et du client du bistrot tout à l'heure, quand ils s'étaient attardés sur ses pieds. Sa chemise et son pantalon, d'aspect relativement rétro, pouvaient subir le décalage temporel, mais nullement sa paire de baskets à la dernière mode 2015.
— Tu as obtenu un filon avec un exportateur étranger pour ce nouveau modèle de chaussures ? poursuivit l'autre. Dans ce cas, il faut me le dire, Jean ; il ne faut rien me cacher. Tu sais que rien ne sera inutile pour tenter de sauver notre société qui est au bord de la faillite. On peut considérer que les huissiers sont à notre porte, Jean. Tu le sais, n'est-ce pas ?
— Oui, soupira, Jean qui se projetait alors mentalement en 2015, où les huissiers allaient sans aucun doute saisir tout le matériel du cybercafé.
— Alors, c'est un nouveau modèle ? insista l'autre.
— Non, non, soupira de plus belle Jean. Il ne s'agit pas du tout de cela.
— Ah bon, fit l'autre, d'un air dubitatif. En tout cas, il faut que je te parle de quelque chose de très important et de très urgent.
Jean tressaillit, car il avait entendu les mêmes paroles deux mois plus tôt, dans la bouche de Pierre Holmat, son associé du cybercafé.
— Oui, je t'écoute, avait-il dit à l'époque.
L'autre se racla la gorge, toussota et lâcha :
— Bon, voilà, Jean, il faut que tu me rembourses l'argent que je t'avais avancé, afin de monter notre société. Tu sais que c'est de l'argent qui appartient à mon épouse, et hier soir, elle m'a fait une véritable scène pour que je le récupère, disons... dans deux jours au plus tard.
Jean ne dit rien, c'était à peu de choses près ce que son associé de 2015 lui avait annoncé début juin.
Comme il restait impassible, Charles Falke s'exclama :
— Eh bien, tu n'as rien à dire à cela !
— Non, fit tranquillement Jean. Enfin, si, une chose quand même : combien je dois rembourser ?
Il ne savait trop pourquoi il avait demandé cela ; peut-être pour faire une comparaison avec les deux situations distantes de 79 ans.
Charles Falke avait l'air très gêné.
— Eh bien, dit-il, tu sais parfaitement, Jean, que c'est une somme assez importante. D'autant qu'il faut y rajouter le montant des dettes que nous avons contractées récemment, et pour lesquelles nous pourrions aller droit en prison. Eh oui, dans certains cas, on pratique encore la contrainte par corps !
— Je dois m'acquitter des dettes ? dit Jean, poussant ainsi un peu plus loin sa curiosité.
L'autre se mit aussitôt sur la défensive.
— Oh, mais sache que moi aussi je participe à cela !
— Je n'en doute pas, poursuivit Jean, mais cela ne m'indique pas combien je dois.
Toujours très mal à l'aise, l'autre dit :
— Écoute, vas donc dans ton bureau. Tu y trouveras le dossier concernant cette affaire.
En 2015, le bureau de Jean se trouvait à côté de celui de son associé. Il alla donc tourner la poignée de la porte en question. Apparemment, celle-ci était fermée à clé ; mais ayant entendu le bruit de la clenche qui avait émis un grincement lorsque Jean l'avait tournée, Charles Falke surgit hors de son bureau et s'exclama :
— Mais, Jean, ça ne va vraiment pas ! Pourquoi veux-tu entrer dans le bureau de mademoiselle Lelièvre ? En plus, tu sais très bien que furieuse qu'on l'ait congédiée, puisque nous ne pouvions plus la payer, elle est partie en emportant la clé. Cette porte est désormais condamnée.
— C'est vrai, tu as raison, fit Jean. C'est à dire que cette histoire de remboursement me perturbe terriblement, et...
Puis, voyant que son associé ne savait pas vers où se diriger, Charles Falke s'exclama encore :
— Mais voyons, Jean, ton bureau, c'est celui juste à côté de chez mademoiselle Lelièvre !
— Merci de me le rappeler, tenta de plaisanter Jean.
Puis il ouvrit la bonne porte, content de ne pas avoir besoin d'une clé qu'il aurait bien été incapable de produire.
Il alluma la pièce, et découvrit son bureau : une pièce pas très grande, meublée d'une vieille armoire métallique, ainsi que d'une table derrière laquelle était placée une simple chaise, et juste à côté, une patère.
Jean s'approcha de la table, et vit que l'on avait posé un épais dossier dessus
Il s'assit sur la chaise, et commença à consulter le dossier. Celui-ci présentait sur plusieurs pages un tas de chiffres auxquels Jean ne comprenait rien. Il essayait de trouver la fameuse somme à rembourser dont lui avait parlé son associé des années trente depuis cinq bonnes minutes, quand celui apparut dans l'embrasure de la porte qu'il n'avait pas pris la peine de refermer.
À son grand étonnement, Jean vit qu'il tenait un manteau plié sur le bras.
— J'ai téléphoné à ma femme, dit Charles Falke, pour essayer de la convaincre d'être un peu patiente. Crois-moi, j'ai plaidé ta cause, lui expliquant que tu n'avais pas l'air en forme, qu'il fallait te ménager. Mais rien à faire, elle veut récupérer son argent.
Jean se contenta d'un vague hochement de tête, et l'autre poursuivit :
— Je sais bien que trois millions représentent une somme importante, Jean... mais essaie de faire un effort pour les trouver. Tu connais bien Emma, Jean, tu sais comme elle est...
Non, Jean ne connaissais pas Emma, de même qu'il ne pouvait estimer si les trois millions dont il devait s'acquitter dans un avenir très proche, représentaient pour 1936 une somme aussi importante que les 50 000 Euros que lui avait réclamés sans cesse Pierre Holmat, au point de le conduire à la dépression.
— Bon, je vais essayer de me débrouiller, dit-il machinalement à Charles Falke.
L'autre parut satisfait, puis il ôta le manteau de son bras, et le tenant par le col qui était agrémenté de fausse fourrure, le tendit à Jean en s'approchant de lui.
— Tiens, dit-il, j'ai ce vieux manteau qui pourra t'aider à rentrer chez toi sans périr en route de pneumonie.
Jean accepta le vêtement, et avec un sourire jaune, l'autre sortit de son bureau en refermant la porte derrière lui.
Jean se leva et enfila le manteau, car il commençait maintenant à sentir les effets d'un froid humide qui se dégageait des murs écaillés de la pièce. Il n'avait pas droit à un poêle, lui, contrairement à Charles Falke qui s'était octroyé ce petit confort. Jean put se rappeler avec un relatif amusement qu'il en était de même pour Pierre Holmat, qui avait fait aménager la partie des locaux de leur société lui étant destinée de façon tout à fait satisfaisante, alors que pour Jean, tout était resté relativement sommaire. Décidément, le temps avait beau passer, certains faits demeuraient.
Jean se rassit et se mit à réfléchir. La situation était à la fois incroyable et effrayante. Il se retrouvait en 1936, prisonnier d'un passé qui ressemblait étonnamment à son présent qu'il avait quitté peu de temps auparavant. Allait-il rester dans se passé ? Reverrait-il un jour l'année 2015 ? Quelle situation était-elle la meilleure ou la pire pour lui ? Ses déboires avec Pierre Holmat et ses parents, ou ceux avec Charles Falke et son épouse ? Si lui, Jean Carouge, était apparemment un seul et unique personnage en 1936 et en 2015, il en était tout autrement de Pierre Holmat et de Charles Falke. L'un était grand, athlétique, doté d'une chevelure abondante et d'un oeil de lynx ; et l'autre petit, frêle, quasiment chauve et binoclard. Mais il était vrai qu'il possédait quand même quelque chose en commun malgré les 79 années qui les séparaient : ils lui pourrissaient tous deux la vie. Enfin, Jean en vint à se demander également, s'il était préférable pour lui d'affronter le glacial mois de décembre 1936, où de retrouver la canicule insupportable du mois d'août 2015, avec peut-être comme le prédisait certains prophètes alarmiste, la fin des temps à la clé. En demeurant en 1936... mais là, Jean s'arrêta de gamberger, car il lui vint soudain à l'esprit que dans moins de trois ans, une horrible guerre mondiale allait commencer, et parce qu'en plus il entendit un énorme vacarme malgré la porte fermée.
Il se leva, et se dépêcha de sortir de son bureau. Ce fut alors qu'il vit un individu filiforme, vêtu d'un costume à carreaux noirs et blancs, et coiffé d'une casquette assortie, qui sortait précipitamment du bureau de Charles Falke. L'individu s'arrêta soudain, et fixa Jean. Celui ci put détailler son visage : émacié, pâle, avec une petite moustache en accent circonflexe qui s'insinuait entre un nez fin et long, et une bouche aux lèvres minces. L'individu était d'une telle maigreur, qu'il semblait très grand. Jean vit briller dans son oeil noir l'étincelle de l'interrogation. À cet instant, l'individu se demandait ce qu'il allait faire de Jean, et comme il tenait à la main un couteau à la lame effilée et ensanglantée, l'intéressé crut qu'il allait défaillir. Cela dura peut-être une seconde ou deux pendant lesquelles de la sueur froide perla dans son dos, et en un éclair, l'individu prit la fuite, laissant Jean soufflant à qui mieux mieux.
Celui-ci, lorsqu'il fut un peu remis de ses émotions, se précipita dans le bureau de Charles Falke. Comme il s'y attendait, la pièce était en grand désordre, et Charles Falke était par terre près de son bureau, couché sur le côté, le dos maculé de sang. Jean s'accroupit à côté de lui, et regardant son visage qui reposait sur une épaisse carpette, il comprit en voyant les deux yeux vitreux qui ne regardaient plus nulle part, qu'il n'y avait plus rien à faire. Charles Falke était bien mort, sauvagement poignardé par l'individu que Jean avait vu et qui avait bien failli lui réserver le même sort qu'à son associé.
Alors, pour Jean, il devint aussitôt évident qu'il lui fallait fuir au plus vite cet endroit ; ce qu'il fit.


(la suite samedi prochain)


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15.07.2008

Une histoire de lapin

Après le loup, le lapin, deux gabarits différents. L’idée de cette nouvelle datant de l’année dernière, m’est venue en découvrant dans le TER une jeune femme qui caressait un gros lapin marron. Hommage à Lewis Carroll, au Jefferson Airplane, même si leurs lapins étaient blancs, ce texte est je pense à découvrir ou à redécouvrir en retrouvant une note de juillet 2007 en cliquant ici même.



12.07.2008

L'affaire Carouge (2ème épisode)

Voir le premier épisode dans la rubrique feuilleton, colonne de gauche.

Le reste était finalement dans l'ordre des choses, puisque le titre qui faisait la Une, concernait l'abdication du souverain britannique Edouard VIII, qui avait eu lieu la veille. Une photographie du souverain accompagnait l'article qui s'étalait sur trois colonnes.
Jean se demandait s'il n'était pas victime d'une plaisanterie. Il se rappela alors une émission de la télévision française de ses débuts, qu'il avait vue lors d'une soirée consacrée à l'audiovisuel de jadis, où l'on avait joué un bien mauvais tour à une jeune femme en transformant complètement le lieu de son travail. On l'avait ensuite filmée arrivant le matin, ne comprenant pas du tout ce qui lui arrivait, et cédant très vite à une légitime panique. La télévision du XXIème siècle avait-elle décidé de puiser dans les vieilles idées du siècle passé ? L'avait-on choisi pour être en quelque sorte la vedette d'un remake d'une émission datant d'au moins soixante ans, et qui s'appelait « la caméra invisible » ou quelque chose du même genre ? Si Jean ne s'étonnait pas que l'on ait pu reconstituer le décor d'un café des années 1930, par contre il se demandait par quels moyens techniques on avait pu créer de toute pièce en pleine canicule, une nuit d'hiver brumeuse et glaciale, au point de réussir à le faire claquer des dents.
La porte du bistrot s'ouvrit d'un coup, et entra un homme d'une soixantaine d'années, vêtu d'un chaud manteau et portant un chapeau. Il l'ôta aussitôt, découvrant un crâne presque entièrement chauve.
— Brrr ! quel froid de canard ! s'exclama-t-il.
Puis, en regardant Jean, il prit un air étonné et déclara :
— Eh bien, monsieur, je vois que vous n'êtes pas frileux. Vous êtes habillé comme en été. Et un été chaud, en plus ! Alors que nous sommes en plein mois de décembre, et que nous allons connaître sans aucun doute un hiver très rude.
Puis, comme tout à l'heure l'homme à la moustache en tablier de sapeur, il scruta Jean des pieds à la tête, étant tout particulièrement intéressé par ses chaussures.
Jean ne savait que répondre ; mais l'homme à la moustache en tablier de sapeur remonta à ce moment-là de ce qui devait être sa cave, lui évitant ainsi d'essayer de se justifier.
— Bon, le nouveau fût est percé, annonça-t-il.
Puis, voyant l'autre client, il s'exclama :
— Eh bien, monsieur Verschelde, vous voilà dehors par ce temps !
— Que voulez-vous, fit l'autre, ce n'est pas facile d'être veuf, je m'ennuie terriblement chez moi.
L'homme à la moustache en tablier de sapeur hocha la tête en disant :
— En tout cas, c'est gentil de venir nous rendre une petite visite.
Jean songea que c'était plutôt à lui qu'il fallait dire cela ; à lui qui arrivait de l'année 2015 pour passer un moment en 1936. Il se demandait quand les membres de l'émission dont il était la vedette involontaire allaient se décider à sortir, mettant ainsi fin à cette farce qui commençait quand même à le mettre très mal à l'aise. Mais rien ne se passait, et le dénommé Verschelde lança soudain :
— Servez-moi donc une Lemotte, patron, s'il vous plaît.
— Je sers d'abord, monsieur Carouge, fit l'homme à la moustache en tablier de sapeur, et je suis à vous, monsieurVerschelde.
Il s'exécuta, tirant le demi de Lemotte de Jean, puis aussitôt après celui de M. Verschelde.
Celui-ci, dit alors à l’homme qui était à coup sûr le patron :
— Vous avez vu ce qui s'est passé en Angleterre ?
Le patron haussa les épaules pour dire :
— Oh, vous savez bien, monsieur Verschelde, que je ne m'occupe pas de politique. C'est un principe que j'ai, et que devrait d'ailleurs avoir tout commerçant. S'occuper de politique quand on tient un commerce, c'est le meilleur moyen de perdre de la clientèle, puisqu'on n'a pas tous les mêmes idées.
M. Verschelde hocha la tête.
— Peut-être, fit-il, mais en tout cas, cette abdication d'Edouard VIII risque de porter un coup fatal à la monarchie britannique ! D'ici que la Grande-Bretagne devienne une république et tombe aussi bas que nous...
Puis se tournant manifestement vers Jean, Verschelde s'emporta :
— Avez-vous vu, monsieur, vers quelle décadence Léon Blum et son Front populaire entraînent la France ? Des congés payés, la semaine de 40 h ! De quoi déconsidérer le travail, et faire perdre à notre peuple le goût de l'effort. Et pendant ce temps, le chancelier Hitler, là-bas, dans cette Allemagne qu'il redresse d'une main de fer, attend le moment propice pour régler ses comptes ! Car il les réglera ses comptes, croyez-moi !
M. Verschelde avait le visage tout rond, et ses yeux qui venaient de s'enflammer tandis qu'il laissait libre cours à ses états d'âme politiques, donnaient à ce visage un aspect comique. Mais l'homme se voulait résolument sérieux, et continua :
— Celui qui a raison, c'est Charles Mauras ! Il faut une restauration monarchique ! Que la France redevienne une nation courageuse, pleine d'abnégation, et que le peuple soit prêt à tous les sacrifices, pour sa patrie, et pour son roi. Et bien sûr, il faut réhabiliter le travail, en supprimant les congés payés qui n'auraient jamais dû être inventés, et en demandant à chacun de faire don de cinquante petites heures de travail par semaine au minimum, afin que notre belle nation ne disparaisse pas corps et âme ! Vous n'êtes pas de mon avis, monsieur Ca...
— Carouge, précisa Jean.
— Oui, monsieur Carouge, vous n'êtes pas de mon avis ?
Jean ne pensait plus maintenant à une émission de télévision. Il doutait que les producteurs soient dotés d'une telle imagination. Alors, que se passait-il vraiment ? Était-il réellement passé du 8 août 2015 au 12 décembre 1936 ? Avait-il remonté le temps de 79 ans ?!
— Laissez donc monsieur Carouge tranquille avec toutes ces histoires, monsieur Verschelde, dit soudain le patron du bistrot, soulageant ainsi fortement Jean.
L'autre prit un air contrarié, mais n'insista pas, et trempa ses lèvres dans son verre de Lemotte.
Jean fit de même, et songea à ce moment-là qu'il allait devoir payer sa consommation. Il avait un billet de 10 €uros en poche. Comment allait réagir le patron du bistrot quand il le sortirait ? Peut-être passerait-il outre ? Et dans ce cas Jean pourrait de nouveau songer à la fameuse émission de télévision à laquelle il avait tout d'abord pensé.
Mais le problème se trouva réglé d'un coup quand le patron déclara :
— J'ajoute la Lemotte de ce soir à votre compte, monsieur Carouge.
Puis se tournant vers le monarchiste :
— Je l'ajoute au vôtre aussi, monsieurVerschelde.
L'intéressé acquiesça de la tête, et Jean vit le patron sortir d'un tiroir un petit carnet dans lequel il commença à griffonner.
Décidément, les choses devenaient de plus en plus étonnantes. Voilà que maintenant, il possédait un compte dans ce bistrot qui semblait surgi du passé, tel un vaisseau fantôme.
Jean se dépêcha de vider sa Lemotte, dont le goût n'était d'ailleurs pas désagréable pour une marque de bière qui lui était totalement inconnue, tandis que M. Verschelde s'était accaparé de l'Echo Lillois, et qu'il se laissait de nouveau aller à de nombreux commentaires à propos de l'abdication du roi Edouard VIII, le 11 décembre 1936.
Jean reposa son verre sur le comptoir, puis après avoir salué le patron, M. Verschelde et la vieille femme qui l'ignora complètement, il sortit.
Une fois dehors, il se remit à grelotter. Il y avait toujours autant de brouillard, que de pâles lampadaires atténuaient par endroits.
Il aurait pu tenter de rentrer chez lui, mais toujours attiré par une force mystérieuse, il continua. Il remonta la rue Saint-André, puis marchant toujours dans cette nuit glaciale de décembre, il arriva à la place du Théâtre. La carcasse sombre du théâtre municipal s'insinuait dans un magma brumeux, et les lumières filtrées des lampadaires environnants, donnaient à l'endroit un aspect sinistre.
Jean s'immobilisa d'un coup quand il vit surgir du coton glacial de la brume, une sorte de véhicule fortement éclairé. Il réalisa très vite qu'il s'agissait en fait d'un tramway, transportant quelques personnes qui devaient être pressées de rentrer se mettre au chaud. Il continua comme si de rien n'était son chemin, persuadé maintenant qu'il n'était pas dans une émission de télévision. Il n'en ressentait que plus d'inquiétude, craignant au plus haut point, d'être plongé dans une réalité qui n'appartenait plus qu'à lui ; celle que son cerveau perturbé avait tissé à son insu.
Il arriva ainsi à la place Rihour. Le brouillard l'empêchait de s'assurer que l'arc de triomphe se trouvait bien à son emplacement. Mais celui-ci avait dû être érigé après la Seconde Guerre mondiale ; il aurait donc été étonnant qu'il fût visible en 1936. Jean passa donc outre cela, et se dirigea vers un immeuble qu'il connaissait bien.
Il s'arrêta bientôt devant, et ne put que constater qu'il n'avait pas l'aspect qui était le sien en 2015, le local d'un cybercafé occupant le rez-de-chaussée à cette époque-là. Cela lui parut somme toute normal ; il commençait à accepter ce qui lui arrivait. Il poussa la porte d'entrée de l'immeuble dont la façade sombre était comme enrobée de brume, et se retrouva dans un couloir totalement obscur. À tâtons, il chercha un commutateur qui lui permettrait d'éclairer les lieux. Il y parvint au bout d'un instant, faisant jaillir dans ce qui était une entrée aux murs décrépis et empestant le moisi, une lumière pisseuse. Il monta tout doucement les marches d'un escalier qui craquèrent sinistrement sous ses pas, et arriva ainsi au second étage, où il s'arrêta devant une porte sur laquelle avait été scellée une plaque indiquant :

 

Société Charles Falke - Jean Carouge

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(la suite samedi prochain)


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08.07.2008

Une histoire de loup

La lycanthropie est un thème cher au fantastique. J’ai commis deux textes dans cette discipline : « Peace brother » et surtout « L’employée ». C’est une nouvelle qui me tient assez à cœur, par son côté rétro, administration poussiéreuse, et également justice immanente.
Je vous propose de la découvrir ou de la redécouvrir par une note du 12 mars 2007, en cliquant ici même.





05.07.2008

L'affaire Carouge (1er épisode)


Les étranges événements qui vont être rapportés ci-après, se sont déroulés au cours du mois d'août caniculaire 2015, alors que Jean Carouge sortait difficilement d'une grave dépression nerveuse.
Pour ce qui était de la canicule, il sembla très vite que l'on allait vivre quelque chose d'incroyable ; et ce fut en effet le cas. Pour la seule journée du 3 août, on enregistra 41°C à Paris, et on frôla les 45°C à Marseille et à Nice, où l'on déplora un nombre important de décès, et une multitude d'évanouissements dans les rues.
Pour ceux qui résistaient malgré tout à la chaleur, la vie continuait tant bien que mal. On avait bien sûr changé ses habitudes ; et il n'était pas rare de croiser des femmes en bikini et des hommes en slip de bain, non seulement dans les rues des villes, mais aussi dans les entreprises, les administrations, etc... La tong était devenue la chaussure de rigueur, et si l'on avait renoncé à marcher carrément pieds nus, c'était pour ne pas se brûler la plante des pieds sur le macadam chauffé à l'extrême. Les plages de la Côte d'Azur avaient été bien évidemment désertées ; plus personne ne supportant les 39°C qui y régnaient et leur sable brûlant, pas plus que les eaux trop chaudes de la Méditerranée. Des hordes de baigneurs avaient donc envahi les plages de la Manche et de la mer du Nord, où il ne faisait en moyenne qu'un petit 33°C, et où l'on pouvait bénéficier d'une eau de baignade relativement tiède, permettant de se rafraîchir un minimum. Ainsi, les plages de Berck, du Touquet et de Bray-Dunes, étaient-elles envahies par une marée humaine, et s'étaient très vite et spontanément muées en plages naturistes, car il n'y avait plus grand monde pour y supporter la moindre parcelle de tissu ou autres.
Le phénomène ne se limitait pas seulement à la France, mais à l'Europe entière. Ainsi on enregistra le 4 août, 48°C à Rome et à Athènes, et des milliers de décès, tandis que Londres qui afficha le même jour 40°C, dut en déplorer un nombre approchant les trois cents. C'était la panique totale.
En dépit de la mise en oeuvre importante de moyens sanitaires les plus développés, la chaleur était subitement devenue un fléau contre lequel l'homme du XXIème siècle apparaissait impuissant.
En ce 8 août au soir, il ne faisait plus à Lille que 30°C, ce qui était somme toute supportable par rapport au 38°C qui avait prévalu de midi à environ 19 h.
Il était 21 h, le jour n'avait pas encore commencé à décliner, et Jean Carouge décida de sortir de chez lui pour aller boire une bière, et surtout tenter de se changer les idées. Il en avait particulièrement besoin, avec tous les soucis qui l'avaient assailli depuis le printemps. C'était à cet époque-là que le cybercafé qu'il avait monté avec un ami, était apparu nullement rentable, et qu'un dépôt de bilan n'allait plus tarder à s'imposer. À presque 35 ans, Jean avait eu une existence un peu aventureuse, et surtout une vie professionnelle plutôt en dents de scie. Quand son ami lui avait proposé de monter le cybercafé, il n'avait pas le moindre sou, et trois mois de loyer de retard. Son futur associé qui avait le même âge que lui, n'était gère plus fortuné ; seulement ses parents qui se désespéraient de voir leur fils unique sans situation stable, avaient accepté de financer le projet, à la condition express d'être remboursés le plus rapidement possible. Jean avait fortement incité son ami à accepter la proposition de ses parents ; comme l'affaire devait tourner très vite au maximum, le remboursement n'allait poser aucun problème. Seulement le concept du cybercafé était plutôt dépassé, beaucoup préférant se connecter à domicile, ou dans des endroits discrets pour accéder à des sites prohibés. Quant à l'activité café de l'entreprise, n'ayant pu obtenir de licence leur permettant la vente d'alcool, les deux associés se retrouvèrent bien vite déconfits en s'apercevant que le chiffre d'affaires stagnait. Il devait carrément s'effondrer dès le mois de juillet et l'amorce progressive de la canicule ; les quelques clients qui s'aventuraient dans ce qui n'était déjà plus qu'une société en plein marasme, ne pouvant trouver de bière pour se rafraîchir, et préférant quitter les lieux. Avec l'installation de la canicule, ce fut plus que la fin, les deux associés n'ayant pas les moyens de se doter du plus rudimentaire des systèmes de climatisation. Mais Jean avait commencé à déprimer un peu avant ; très exactement au début du mois de juin, quand son ami lui demanda sans préambule un matin, de rembourser la part qui lui incombait, à savoir 50 000 Euros. Pour toute explication, il lui apprit que ses parents voulaient retrouver leur argent dans un délai très bref. Jean qui avait échappé de justesse à l'expulsion de son logement, grâce à l'aide d'une ex-petite amie qui lui avait prêté de quoi régler ses retards de loyer, se trouva anéanti. Il eut beau expliquer à son associé qu'il ne pouvait rien faire pour l'instant, celui-ci ne cessa plus de le harceler par tous les moyens. Si bien que Jean finit par craquer nerveusement, et fut hospitalisé à la mi-juillet pour dépression grave. Dès le début août, il fut prié de rentrer chez lui, les lits commençant à manquer pour cause d'afflux des premières victimes de la canicule. Il quitta donc l'hôpital avec une page entière d'ordonnance d'antidépresseurs et d'anxiolytiques. Il s'efforça très vie de reprendre le dessus, aidé en cela par son ex-petite amie qui lui promit d'oublier pour l'instant sa dette, et d'une certaine mesure son associé, qui avait marqué une pause dans ses harcèlements suite à son hospitalisation.
Jean sortit donc de son immeuble situé dans la rue du Magasin ce 8 août au soir, et tourna dans la rue Saint-André, dont les pavés chauffaient les semelles de ses baskets. Il leva machinalement les yeux au ciel qui était d'une couleur bleu pétrole, et les cligna, ébloui par le soleil qui faisait songer à une grosse tomate se noyant dans un verre d'orangeade. Il n'allait plus tarder à commencer à se coucher, permettant ainsi de perdre peut-être encore quelques degrés, ce qui était toujours bienvenu. Jean n'était vêtu que d'une chemise légère et d'un pantalon en toile, mais il transpirait néanmoins abondamment, à cause de la moiteur ambiante. Il ne savait si c'était vraiment raisonnable d'aller boire une bière, alors qu'il était gavé de médicaments ; mais cette boisson ne contenait pas une quantité d'alcool suffisamment importante, pour que cela risque de contrarier méchamment les effets de toutes les drogues qui avaient imprégné son organisme depuis plus de quinze jours maintenant.
Ce fut alors qu'il avait cessé de regarder le ciel et portait son regard de nouveau droit devant, que Jean eut une drôle de sensation. Il eut l'impression de flotter, d'être détaché du réel. Il mit tout d'abord cela sur le compte de son traitement plutôt lourd ; mais lorsqu'il vit comme une brume s'élever des pavés de la rue, il commença à ses poser des questions. Le bistrot où il devait se rendre n'était qu'à trois cents mètres à peine de l'endroit où il se trouvait à ce moment-là, mais il eut soudain le sentiment qu'il n'arriverait jamais à parcourir cette distance. Ses jambes devinrent lourdes, incroyablement lourdes, et il lui sembla que ses pieds s'enfonçaient dans les pavés. Il n'était pas rare que ce phénomène se produise aux heures les plus chaudes de la journée lorsque le macadam de certaines rues se mettait à fondre ; mais là, il s'agissait de pavés, et la température avait quand même suffisamment baissé pour l'instant, pour que les pavés ne risquent pas de ramollir à ce point. Mais Jean se rendit compte assez vite que ce n'était qu'une impression, qu'en fait il se sentait tout bonnement épuisé, et avait le plus grand mal à se mouvoir. Par contre, ce qui n'était pas du simple domaine de l'impression, c'était la brume qui se faisait de plus en plus épaisse et montait de plus en plus haut, tandis que Jean commençait à frissonner. Il se demanda alors s'il ne devait pas rebrousser chemin, et plutôt rentrer tranquillement chez lui ; mais il se sentait attiré par une force mystérieuse ; et même s'il éprouvait énormément de mal à avancer, il voulait continuer. Il regarda par terre, et constata que les pavés et ses pieds n'étaient plus visibles, étant complètement noyés dans la brume qui montait toujours. Malgré son cerveau lui-même embrumé, Jean crut comprendre qu'il s'agissait tout bonnement d'un phénomène physique dû au refroidissement relatif de l'atmosphère. N'étant pas très versé dans les matières scientifiques, il n'aurait pu expliquer de façon convaincante comment les pavés pouvaient ainsi se mettre à fumer et produire un véritable brouillard, mais il ne voyait finalement en cela rien de surnaturel. Dans un premier temps, il n'en vit pas davantage dans le fait que l'obscurité s'imposait d'un coup et qu'il frissonnait de plus en plus. Il continua tout bonnement d'avancer en dépit de ses jambes qui semblaient peser une tonne et ses pieds être lestés de plomb. Mais lorsqu'il se mit à grelotter de façon incontrôlée, et qu'il aperçut une enseigne lumineuse, qui paraissait lui montrer soudain le chemin dans une nuit glaciale et brumeuse au point d'en masquer la lune, il fut pris d'une terrible angoisse. L'idée de rebrousser chemin le reprit aussitôt, mais contre toute logique, il continua de progresser vers ce qui lui donnait l'impression d'être un danger auquel il pouvait encore échapper.
À l'ultime fraction de seconde où il aurait pu faire un autre choix, ses jambes devinrent d'un coup très légères, et il se hâta vers l'enseigne lumineuse que le brouillard rendait petit à petit moins visible, et qui devait annoncer selon lui, un endroit où il ferait bon se réchauffer. Car à cet instant, il claquait des dents dans une nuit d'hiver, et il ne ressentait plus la moindre angoisse, trop pressé qu'il était surtout d'échapper à une pneumonie. Il poussa bientôt la porte de ce qui paraissait être un bistrot. Une fois à l'intérieur, il put se rendre compte que c'était tout à fait le cas ; mais le bistrot en question était des plus étranges. Le comptoir ainsi que les tables et les chaises étaient en gros bois brut, les murs étaient recouverts d'une tapisserie défraîchie et semblant appartenir à un autre siècle, et dans l'air flottait une odeur lourde : mélange de tabac brun, de bière et de café fort. Derrière le comptoir, se tenait un homme de forte corpulence d'une cinquantaine d'années, à la moustache en tablier de sapeur compensant la calvitie qui s'était emparée de son crâne, vêtu d'un gilet sans manches qu'il avait passé par dessus une chemise à rayures, et d'un pantalon large qui était tendu par son ventre proéminent. Près du comptoir, était assise une femme très âgée, les épaules recouvertes d'un châle, qui caressait machinalement un gros chat noir confortablement installé sur ses genoux, et semblait couver du regard un antique poêle à charbon comme on en trouvait encore dans la première moitié du XXème siècle, dont le tuyau de bonne circonférence montait jusqu'au plafond qu'il avait noirci. Une douce chaleur se dégageait de ce poêle, qui eut tôt fait de réconforter Jean qui cessa immédiatement de claquer des dents.
— Bonsoir, monsieur Carouge, dit l'homme derrière le comptoir. Il me semble que vous avez été bien imprudent de sortir de chez vous aussi peu vêtu alors qu'il gèle dehors. Il est vrai que vous n'habitez pas loin d'ici, mais quand même ! De là à sortir vêtu comme en plein été !
Puis l'homme scruta Jean des pieds à la tête, s'appesantissant d'ailleurs plutôt sur les pieds.
Jean répondit par un sourire coincé, et l'homme continua aussitôt :
— Je vous sers une Lemotte comme d'habitude ?
Jean hocha vaguement la tête, et vit l'homme prendre un verre de forme allongée sur l'une des étagères vissées au mur derrière lui, et commencer à le remplir en actionnant une pompe à bière paraissant des plus rudimentaires ; en tout cas d'un modèle que l'on ne trouvait plus nulle part en 2015.
— Ah, fit l'homme, c'est la fin du fût, il va falloir que je le change. Si vous voulez bien attendre un peu, monsieur Carouge ?
— Heu, oui, bien sûr, fit Jean qui ne comprenait rien à ce qui lui arrivait.
Où était-il ? Que s'était-il produit pour qu'il se retrouve dans ce bistrot qui n'avait plus rien à voir avec Le Météor, un café moderne au décor flashy, où il avait l'habitude de consommer et où il se rendait assurément il n'y a même pas quinze minutes ? Et puis aussi, qui était cet homme connaissant très bien son nom, alors que lui ne l'avait jamais vu, et cette vieille femme qui maintenant ne cessait de le fixer de façon inquiétante ?
Jean aperçut un journal plié sur le comptoir. En hésitant, il s'en approcha, le déplia, et crut défaillir quand il lit :

L'ÉCHO LILLOIS

Et en dessous la date : 12 décembre 1936

(la suite samedi prochain)

01.07.2008

Ça y est !!!!

 Eh oui, ça y est, la nouvelle est tombée aujourd'hui, mon manuscrit est accepté pour publication par le Calepin jaune Éditions !

Bon, il va falloir encore être patient, car c'est prévu pour novembre 2010. Eh oui, le CJE est une maison d'édition qui n'en est qu'à sa deuxième année, le calendrier des publications est bien rempli déjà...

Mais bon ça fait plaisir, un roman accepté, c'est quand même un aboutissement. Alors le roman en question dont je ne peux encore dévoiler grand chose,  est un roman fantastique, se déroulant au XIXème siècle, sous le  Second Empire entre 1860 et 1869, et dans un décor de dunes.

Voilà, donc la suite en novembre 2010, au Calepin Jaune Éditions, dont je  vous invite encore à visiter le site en cliquant ici même.

Bien sûr vous pouvez faire toute la promo possible et imaginable de cette maison d'édition, vous pouvez acheter ses ouvrages...

Et en attendant, relisez "Chadoogie", ne ratez pas votre feuilleton "L'affaire Carouge" dès samedi, visitez mon blog polar, jazz et blues, "Vast in Black", et en ce qui me concerne, je vais justement continuer le manus de mon polar en espérant qu'il recevra également un bon accueil.

Bonne soirée, et soyez toujours les bienvenus sur ce blog de l'imaginaire !

 

 

Chadoogie

C’est avec plaisir que je mets en ligne ma nouvelle de science-fiction « Chadoogie » parue dans le spécial nouvelles numéro 7 du fanzine Phénix Mag. Alors cette nouvelle, hommage évident aux chats et à Edgar P. Jacobs et à son album « Le piège diabolique », est une fable futuriste qui n’est pas à prendre à la légère.
La preuve : en zonant sur la toile, je suis tombé sur une critique d’un bloggeur qui trouvait assez naïf que l’on puisse écrire une histoire avec des créatures aux multiples têtes, bras ou jambes.
Mais hélas pour l’humanité, et peut-être aussi pour le bloggeur concerné qui s’imagine sans doute être un fin critique, j’ai découvert peu de temps après l’info suivante, qui tend à prouver que ce que j’imaginais vers le 50ème siècle, a déjà un début de réalité.
Comme quoi les imaginatifs peuvent et doivent se permettre des audaces, même lorsqu’il s’agit de science-fiction, qui est, et je ne le répèterai jamais assez, de la fiction bien avant d’être de la science, tout en sachant que les deux peuvent indubitablement se rejoindre.
En tout cas, assez parlé, et place à la lecture, en PDF, ci-dessous.
 




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