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05/05/2009

Tapez sur l'Underwood

Je reviens sur une oeuvre d'improvisation totale, écrite au fil des semaines, dans l'esprit des feuilletonistes d'antan : "Le meurtre de l'Underwood", du polar, de la S-F et du fantastique. Cela a donné lieu à une mise en forme après correction générale, que vous pouvez lire ou relire sur ce grand espace de liberté d'expression qu'est le site, In Libro Veritas, en cliquant ici.

02/05/2009

Le chat qui boite

2009

Il est certainement arrivé au cours de la nuit du solstice d’été. En tout cas, on l’a découvert au matin ; clopinant sur trois pattes, mais sachant prendre de la vitesse quand il le faut ; quand des garnements se mettent à le courser.

Il erre maintenant depuis deux jours dans le village encombré de 4X4. Les habitants le regardent d’un drôle d’œil et beaucoup évitent même de signaler sa présence ; comme si son arrivée n’était pas bon signe, qu’il pourrait porter la poisse. Il faut dire qu’il est noir ; alors un chat noir qui boite… superstitions ancestrales ? Allez savoir.

Quand il l’a vu, Bernard Lesage, le maire du village, un bedonnant au visage couperosé de 68 ans, a tiré une drôle de tête.

Et on l’a même entendu dire à son adjoint, Jacques Leseille, un homme du même âge que lui et également bedonnant et couperosé :

— La présence de ce chat ne me plaît pas.

— Eh bien, a plaisanté Leseille, prend donc un arrêté d’expulsion.

Le maire a haussé les épaules, et son adjoint l’a laissé sur la place du village.

Une fois chez lui, ce dernier a dit à sa femme, Annette, une matrone tout en chignon ayant atteint également ses 68 printemps :

— Jacques est tout pâle à cause du chat qui boite

Sa femme a secoué nerveusement la tête en disant :

— Il n’a peut-être pas tort.

Son mari s’est mis à rire, puis s’est versé un grand verre de rouge qu’il a bu cul sec.

 

****

 

1959

Sur la place du village, deux motos rouges tournaient en rond en pétaradant à qui mieux mieux, comme pour déclarer la guerre à la moindre quiétude qui aurait eu l’audace de vouloir s’installer.

Les villageois en avaient l’habitude ; mais surtout ils n’osaient rien dire, puisque sur l’une des motos, il y avait Bernard, le fils de Clovis Lesage, le maire du village. Mais aussi, sur l’autre, il y avait Jacques Leseille, le fils du boucher, qui installait toujours sur son porte-bagages, Annette, la fille du boulanger.

Les trois jeunes gens avaient 18 ans, et prenaient un malin plaisir à faire du bruit avec leurs engins. Mais s’ils n’épargnaient aucun villageois pour ce qui était de leur casser les oreilles, leur bouc émissaire était quand même bien Germain, un vieux boiteux de 68 ans.

Et ce jour-là, pour ne pas faillir à leur habitude, quand ils en eurent assez de tourner autour de la place, ils allèrent faire pétarader leurs motos sous la fenêtre du vieux qui habitait à la sortie du village.

Bientôt, comme ils l’espéraient, complètement excédé, le vieux sortit de chez lui et les invectiva en vain, tant le boucan des moteurs noyait ses paroles, annihilait le son de sa voix.

Ils partirent cependant très vite en riant et en faisant rugir encore un peu plus leurs mécaniques.

Germain pouvait alors espérer être tranquille un moment.

Il le fut même jusque dans la nuit où il fut réveillé par un bruit de verre cassé. Il se leva, et arriva en chemise de nuit dans sa cuisine où il constata que la vitre de la fenêtre était brisée. En ramassant une pierre près de la table, il comprit tout de suite ce qui s’était passé et à qui il devait ce désagrément.

Il sortit à tout hasard, et tressaillit en découvrant une masse sombre devant la porte.

Il se baissa, et les larmes aux yeux, souleva après l’avoir saisi par les poils du cou, son chat Rodolphe, un magnifique matou noir. Il avait été assassiné sans pitié, et là encore, le vieux Germain connaissait les coupables.

On pense que le lendemain il s’était rendu à l’écart du village pour enterrer son chat, puisque c’est là, près de la rivière, qu’un promeneur l’avait découvert mort, étendu sur un chemin.

Les gendarmes étaient arrivés sur les lieux, accompagnés du maire.

Et celui-ci avait montré du doigt un talus qui surplombait le chemin en disant :

— Il a dû tomber du talus, et venir se casser le cou sur le chemin. Avec sa patte folle, ce n’est pas étonnant.

L’adjudant de gendarmerie avait hoché la tête, et la thèse de l’accident fut retenue sans que quiconque n’émette la moindre objection.

Des cousins de la ville étaient venus au village pour enterrer le vieux Germain, puis étaient repartis très vite. Bientôt, on apprit que la maison du défunt était à vendre pour un prix dérisoire, et le boucher l’acheta pour y installer son fils qui devait épouser au plus vite la jeune Annette enceinte de lui.

Les années passèrent, et plus personne, ou presque, ne se souvenait de Germain, le vieux boiteux.

 

***

2009

Bernard Lesage roule vers le village au volant de son 4X4. Il n’est plus qu’à trois kilomètres. Il est très contrarié, et pense vraiment à se débarrasser du chat qui boite. Il y pense même intensément, lorsque contre toute attente, d’un coup, juste devant, il voit un chat noir qui traverse la route en clopinant. Lesage n’en espérait pas tant. «  Pour s’en débarrasser, il va s’en débarrasser du chat ! » Il appuie sur l’accélérateur, et fixe la route. Il va atteindre sa proie, quand soudain il sent que son véhicule échappe à son contrôle. Obnubilé par le chat, il en a oublié qu’il allait aborder un virage dangereux, qu’il vaut mieux prendre à vitesse modérée. Mais il est trop tard, il dérape, et son 4X4 fonce droit sur un pylône, où il va se fracasser.

Après le bruit assourdissant que cela a produit, le calme revient dans la campagne où le chant discret des oiseaux offre une douce mélopée.

Le 4X4 fumant est encastré dans le pylône, et coincé derrière le volant qui a perforé sa bedaine, Lesage se tient assis, le visage maculé de sang, le regard empreint d’une expression d’horreur, complètement inerte, mort sur le coup.

 

***

Il y a bien sûr eu beaucoup de monde aux obsèques du maire. Et de retour chez lui, Jacques Leseille prend un air grave pour dire à sa femme :

— On n’a pas vu le chat qui boite ces derniers temps.

— Tu ne vois vraiment pas clair ! réplique Annette. Il a traversé la place quand on entrait dans l’église.

Leseille ravale difficilement sa salive, puis va s’installer à la table de la cuisine.

— Sers-moi donc un coup de rouge ! dit-il à sa femme.

— C’est tout ce que tu penses à faire ! s’exclame celle-ci.

Leseille hausse les épaules.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

— Écoute, dit Annette, il faut se débarrasser du chat qui boite. Tu es un fameux chasseur. Tu ne rates jamais un lièvre. Alors, tu peux venir facilement à bout d’un chat. Surtout un chat qui boite.

Un sourire apparaît sur la face couperosée de Leseille.

— T’as raison, ma Annette, dit-il, t’as raison, je vais liquider le chat. D’ailleurs, ce n’est pas le premier que je vais liquider. Hein, tu te souviens ma Annette, il y a 50 ans…

Leseille s’arrête aussitôt, car sa femme vient de lui lancer un regard courroucé.

 

***

Il est bientôt minuit. Leseille veille avec son fusil posé sur la table de la cuisine. Il a vidé au trois quarts un litre de rouge, et somnole.

Il sursaute quand soudain sa femme déclare :

— Bon, je n’en puis plus, je vais monter me coucher. Je ne crois pas qu’on verra le chat cette nuit.

— On ne sait jamais, dit Leseille d’une voix pâteuse. Je vais encore monter un peu la garde.

Sa femme s’en va en hochant la tête, et Leseille repique aussitôt du nez.

Il se réveille de nouveau, quand il croit avoir entendu un miaulement. Il se saisit aussitôt de son fusil, et se lève de sa chaise. En chasseur avisé, il dresse l’oreille. Bientôt il entend un second miaulement qu’il localise à l’étage. Annette est forcément en danger ; il n’a pas un instant à perdre. Il monte l’escalier, puis arrive sur le palier du premier. Il voit aussitôt la porte entrouverte du cagibi où Annette range le linge. Il devine une présence à l’intérieur. Le chat, c’est là qu’il se trouve. Mais il est fichu, Leseille ne peut pas le louper dans un cagibi. Il épaule son fusil, quand il entend un nouveau miaulement. Il se met à trembler, son visage couperosé s’inonde de sueur. Et quand dans un grincement, la porte du cagibi s’ouvre davantage, il n’hésite pas et tire… une fois, puis deux.

Complètement tétanisé, il entend un cri qui n’a rien d’un miaulement, et pour cause, il s’agit d’un cri humain. Il sort de sa torpeur, appuie sur le commutateur du cagibi, et les yeux exorbités d’horreur, découvre Annette allongée au milieu de ballots de linge, sa robe à fleurs maculée de sang.

Il s’agenouille près d’elle, et ne peut que constater qu’elle est tout ce qu’il y a de plus morte. Leseille ne comprend plus rien. Que faisait sa femme dans le cagibi, avec la lumière éteinte ? Elle lui avait dit qu’elle allait se coucher, et non pas trier du linge, en plus dans l’obscurité. C’est à ne rien y comprendre. Et le chat, où est-il ? Leseille l’a pourtant bien entendu miauler. Mais il a beau regarder dans le cagibi, il ne le voit pas. C’est vraiment à ne rien y comprendre.

Alors très abattu, Leseille sort du cagibi, descend l’escalier avec son fusil à la main. Passe par la cuisine pour recharger son arme, et va s’installer dans un fauteuil de la salle à manger. Tout ça, c’en est trop pour lui ; oui, vraiment trop. Il se fourre le canon de son fusil dans la bouche, et appuie sur la détente. Le bruit de la détonation résonne pendant quelques secondes dans la pièce. Puis on entend un miaulement, et tout en clopinant, le chat noir apparaît. Il ignore Leseille dont la tête est déchiquetée, immobile dans son fauteuil devant un mur éclaboussé de sang et de fragments de cervelle, et furette un peu partout dans la pièce, s’y promène comme s’il faisait le tour du propriétaire.

Quand il en a assez, il s’en va par une chatière toute rouillée, et tandis que de différents points du village on accourt vers la maison de Leseille, il prend la route dans la nuit, tranquillement sous les étoiles, en clopinant sur ses trois pattes valides.

Patrick S. VAST - Mais 2009

27/04/2009

Les voisins

— Ah, monsieur Loret, vous allez devoir nous quitter, votre contrat à durée déterminée va se terminer, la personne que vous remplacez rentre demain.

Dans sa blouse bleue de magasinier, Jacques Loret, un trentenaire grand et sec à la calvitie galopante, regarda son interlocuteur d’un air dépité.

— Ah bon, je pensais qu’il ne rentrerait peut-être pas.

L’interlocuteur, un homme petit, malingre dans son costume gris, qui officiait dans l’entreprise en tant que directeur des Ressources Humaines, hocha la tête.

— Et si, il revient. Vous resterez jusqu’à demain pour lui passer les consignes. Nous comptons sur vous, monsieur Loret.

— Vous pouvez, fit l’intéressé en s’efforçant de ne pas grimacer.

Le soir venu, il retrouva sa femme et ses deux enfants, dans la maison que la famille louait depuis un mois.

Il se laissa tomber sur le canapé du séjour, acquis avec tout l’ameublement de la maison dans un discount au cours des soldes, et déclara :

— C’est foutu, on va devoir retourner vivre en appartement.

— Quoi ! fit sa femme, une brunette de 28 ans.

— Oui, reprit son mari, je termine mon CDD demain. Le gars que je remplaçe rentre à la boîte ! Alors, avec tous les deux au chômage, on ne pourra pas rembourser le crédit des meubles, de la voiture, et assurer le loyer de la maison. Il faut choisir.

— Mais… mais, bredouilla sa femme, tu m’avais dit que…

— Oui, je sais, que le gars que je remplace ne devrait plus rentrer. C’est ce qu’on m’a laissé croire. On m’a même dit qu’il ne devait plus remarcher et finir sa vie dans un fauteuil roulant. Et bien sûr, que c’était moi qui allais hériter de sa place.

À ce moment-là, Loret aperçut par la porte-fenêtre du séjour, sa voisine d’à côté qui s’en allait arroser ses fleurs dans son patio. C’était une septuagénaire qui profitait d’une retraite paisible avec son mari.

Loret prit un air dégoûté.

— Et celle-là qui vient me narguer avec ses fleurs, lâcha-t-il la bouche amère. Moi aussi, je voulais le fleurir le patio ; je voulais en mettre partout des fleurs, mais ce n’est plus la peine d’y penser.

 

****

 

Le lendemain, il vit arriver en moto celui qu’il avait remplacé. C’était un grand gaillard bardé de cuir. Il s’efforça de se montrer aimable avec lui, mais à la fin de la matinée, il ne put s’empêcher de lui demander :

— Au fait, vous n’avez pas eu peur de remonter sur une moto ?

L’autre s’esclaffa :

— Et pourquoi donc ?

Loret ravala sa salive avant de répondre :

— Eh bien, il paraît que vous avez eu un sacré accident. Que vous avez même failli…

— Y rester ? le coupa l’autre.

— Ben oui.

L’autre fit un vague mouvement de la main.

— Tout ça, c’est déjà oublié ! s’exclama-t-il. Ça n’a en rien entamé mon amour de la moto et surtout de la vitesse ! Je prends toujours autant de risques.

— Alors, ça, c’est incroyable, dit Loret.

 

****

Le midi, il se hâta de manger, puis sortit du réfectoire de l’entreprise. Il se rendit à l’endroit où son collègue avait garé sa moto. C’était une Harley ; une moto que Loret connaissait bien. Son père en avait possédé une jadis. Il avait même appris à bricoler ce type d’engin.

Il regarda sa montre ; il avait du temps devant lui.

 

****

 

Deux jours plus tard

 

Éliane Sorot, la voisine de Loret sortit dans son patio et commença à s’occuper de ses fleurs qui grimpaient le long du grillage séparant sa maison de celle de son voisin.

Elle sursauta quand elle entendit :

— Bonjour !

Cette petite femme aux cheveux blancs leva la tête, et vit Loret en survêtement qui la regardait en souriant.

— Ça va, madame ? fit-il.

— Ça va, dit Éliane. Et vous aussi apparemment.

— Ouais ! fit Loret. Figurez-vous que je vais pouvoir garder la maison.

Éliane prit un air interrogateur.

— Oui, reprit Loret, le gars que je remplaçais et qui était revenu à l’entreprise, a eu un nouvel accident de moto, et cette fois-ci, il est mort.

— Ah oui, je me souviens, fit Éliane, vous m’aviez dit que vous remplaciez quelqu’un et…

— Oui, et cette fois-ci, je le remplace pour de bon, il ne reviendra plus. Il faut dire que ce type était un inconscient. Il avait déjà failli y passer la première fois, et il continuait de rouler comme un fou. C’était un dingue de vitesse ; il me l’a dit ! Là, il ne s’est pas arrêté à un stop et s’est fait renverser par une voiture. Il est mort sur le coup à ce qui paraît.

— Mon dieu ! fit Éliane, le pauvre garçon !

Loret prit un air dégagé.

— Oh, il ne laisse personne derrière.

— Comment cela ? s’étonna Éliane.

— Oui, fit Loret, il n’avait pas de femme, pas d’enfants, pas de famille. Non, il ne laisse personne derrière lui.

À ce moment-là, deux petites filles vinrent rejoindre Loret, deux petites filles absolument semblables.

— Ce n’est pas comme moi, reprit Loret en regardant les jumelles d’un air bienveillant. Maintenant que j’ai un emploi sûr et que je vais pouvoir garder la maison, je vais leur installer un toboggan, une balançoire. Puis je vais mettre des fleurs partout dans mon patio. Je vais vous faire une sacrée concurrence !

— Eh bien, c’est parfait, fit Éliane un peu mal à l’aise.

Elle rentra dans sa maison, et trouva dans un fauteuil du séjour, son mari Victor, un petit bedonnant à la moustache aussi blanche que la couronne de cheveux qui entourait son crâne.

Éliane lui raconta ce que venait de lui dire leur voisin, et Victor demanda avec un petit sourire :

— Ce ne serait pas lui, par hasard, qui aurait saboté les freins de la moto de son collègue pour avoir sa place une fois pour toute ?

Éliane prit un air offusqué.

— Voyons ! où vas-tu chercher des idées pareilles ? Il paraît que le pauvre garçon qui s’est tué, était un fou de vitesse.

— Alors, si c’est la vitesse qui est en cause, je n’ai plus rien à dire, fit Victor.

 

****

Les mois s’écoulèrent, et le patio de Loret s’égaya de plus en plus. Comme annoncé, apparurent un toboggan, des balançoires et même une piscine gonflable dans laquelle ses filles s’ébattaient pendant des heures quand il faisait chaud. Mais surtout, Loret sema des fleurs, inonda son patio de plantes, en mettant sans cesse au défi Éliane de le surpasser. Alors celle-ci jouait le jeu, faisait semblant d’être jalouse, ce qui paraissait ravir son voisin.

Mais un soir, alors que les Sorot rentraient chez eux après quinze jours d’excursion avec un club du troisième âge, Éliane eut le désagrément de trouver ses capucines qui grimpaient le long du grillage et avaient tendance à s’inviter chez Loret, couvertes d’immondices.

Elle en fut très contrariée, et Victor quant à lui, se montra très inquiet.

Et ça ne devait pas s’arranger le lendemain, quand son épouse lui apprit qu’elle avait vu Loret dans le patio, et qu’en guise de bonjour, il avait émis un grognement des plus hostiles.

— J’espère qu’il n’a pas d’ennuis, dit-elle.

— Va donc savoir, dit son mari en haussant les épaules.

Les semaines passèrent, et il apparut évident que Loret n’allait plus au travail.

— Il ne serait quand même pas au chômage ! dit Alors Éliane.

Victor haussa encore les épaules.

— La situation économique n’est guère florissante depuis quelque temps. Des entreprises ferment et licencient. Ce ne serait pas étonnant.

Quelques jours plus tard, le toboggan et les balançoires disparurent, les petites filles n’apparaissant d’ailleurs plus dans le patio depuis un certain temps.

Et quand un matin, Victor rentra des couses en déclarant à sa femme qu’il y avait une camionnette devant chez les Loret, avec déjà des meubles dedans, il fut évident que leur voisin était contraint de quitter sa chère maison.

Éliane s’abstint de se rendre dans son patio pour aller voir ses fleurs durant toute la journée, mais en fin d’après-midi, n’y tenant plus, elle ouvrit la porte-fenêtre et sortit.

Victor était plongé dans une encyclopédie, et quand soudain il entendit une détonation, il en lâcha son livre. Il se leva de son fauteuil, et regardant par la porte-fenêtre, vit Éliane qui s’écroulait dans l’herbe. Il se précipita dans le patio, et aussitôt une voix ordonna :

— Ne bouge plus !

Victor s’immobilisa, et découvrit son voisin armé d’un fusil qui le mettait en joue.

Les lèvres du septuagénaire commencèrent à trembler ; mais une seconde détonation qui le foudroya, l’empêcha d’émettre le moindre son.

 

****

 

Loret rentra tranquillement chez lui avec son fusil à la main. Il y retrouva sa femme qui tenait contre elle en tremblant les jumelles affolées.

— Allez, fit Loret, on peut quitter la maison maintenant ; il n’y a plus personne pour nous narguer.

 

Patrick S. VAST - Avril 2009

24/04/2009

Chattitude

Les réactions du chat, son comportement, sont imprévus, étonnants, et c'est sans doute ce qui constitue son attrait, qui fait qu'il soit unique. Voici un court texte tiré d'une histoire vraie qui le démontre bien. Je vous laisse chercher sur la photo des 4 chats de la maison à l'époque où ils étaient encore chatons, qui sont Ombre furtive et Pierrot lunaire. Intérêt de l'histoire également : l'infirmière est en blouse noire. Voici un  corps de métier que l'on drape habituellement de blanc, alors qu'une thérapeute en noir aurait peut-être un réel pouvoir de guérisseuse. Vaste question à débattre.

En attendant, découvrez ou redécouvrez cette nouvelle, "L'infirmière en blouse noire", en cliquant ici. 

17/04/2009

À partir d'un portrait

Le portrait était très intéressant : deux femmes en robes noires aux cheveux blancs qui regardaient par une fenêtre. On pouvait imaginer qu’il s’agissait de celle d’un manoir. Le titre a donc surgi d’un coup. Logique dans toute sa complexité et sans doute sa longueur : « Un manoir et deux robes noires ».

Pour le fond et même la forme, ce fut autant du fantastique que de la SF.

Je vous invite à lire ou à relire cette nouvelle écrite en janvier 2008, en cliquant ici même.

Autre texte, autre conception : « Matin de glace » que je vous invite à retrouver dans une note datée de ce jour sur le blog Sandie, avec photos et musique, en cliquant cette fois,  

09/04/2009

Le chat exécuté

Jean Farin n’était pas mécontent d’avoir un week-end prolongé. Cette après-midi encore, il s’était copieusement enguirlandé avec Dujoux, son directeur commercial. Ce n’était pas la première fois, mais certainement celle de trop, car il était allé jusqu’à lui souhaiter de disparaître dans les plus brefs délais de la surface de la planète. C’étaient exactement les mots qu’il avait employés, et bien sûr Dujoux l’avait très mal pris. Bon, ce n’était pas réellement une menace de mort, mais ça y ressemblait quand même.

Mais Farin n’y pensait plus ; il avait quatre jours devant lui pour décompresser, et pour l’heure, il était tranquillement installé dans son canapé devant la télé, avec près de lui deux de ses quatre chats qui ronronnaient dans leur panier.

Il n’aurait voulu pour rien au monde être dérangé, aussi quand soudain on sonna à la porte, il décida tout simplement de ne pas répondre. Il continua de regarder la télé, et peut-être un petit quart d’heure plus tard, on sonna de nouveau. Il laissa échapper un juron ; mais quand un autre coup de sonnette, plus strident encore que les précédents retentit, il se leva en bougonnant du canapé.

Après avoir ouvert la porte, il trouva devant lui un grand énergumène aux yeux torves, qui s’exclama :

— Ah, quand même !

L’homme avait la voix pâteuse, il était de toute évidence ivre.

— Regardez ! continua-t-il.

Farin regarda aussitôt ce que lui montrait du doigt l’individu, et tressaillit en découvrant par terre, allongé contre le mur près de la porte, un chat noir et blanc. Il avait un peu de sang au bout du museau, et était tout ce qu’il y a de plus mort. Farin songea aussitôt à son chat Pompon ; il lui ressemblait. Mais, en y regardant de plus près, il fut soulagé ; la répartition du noir et du blanc n’était pas la même que chez Pompon ; puis de toute façon, celui-ci était en train de ronronner dans son panier. Cela revint d’un coup à l’esprit de Farin.

— Mais, ce n’est pas mon chat ! s’exclama-t-il sans pouvoir cacher sa joie, alors que la vue d’un chat écrasé l’attristait toujours d’habitude.

L’autre continuait de le fixer avec ses yeux torves et déclara :

— Il a été exécuté !

— Exécuté ? fit Farin.

— Oui, c’est une voiture, ou même une bande qui a fait ça ; qui l’a exécuté.

— Peut-être, et même sans doute, fit Farin, seulement, ce n’est pas mon chat. Je ne peux pas m’en occuper.

— Mais, objecta l’autre, votre voisin, là-bas, m’a dit que c’était à vous, que vous avez plein de chats !

L’individu désignait une maison pratiquement en face de celle de Farin, où habitait un vieux qui était persuadé qu’il recueillait tous les chats errants du quartier. Tout cela parce qu’il avait accueilli quatre ans plus tôt, une chatte qui avait accouché dans son cagibi de quatre chatons qu’il n’avait pas eu le cœur de séparer par la suite.

— Eh bien, fit-il, vous irez dire à ce monsieur que celui-ci ne m’appartient pas. Et sur ce, je vous demande de le reprendre.

L’autre s’énerva :

— Mais qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? J’ai rien à en faire, moi ! Je l’ai ramassé au-dessus, près du pont. Puis, y’a votre voisin qui a été formel, il m’a bien dit que c’était à vous !

Farin sentait que le seul moyen de s’en sortir était de prendre le chat mort en charge.

— Bon, OK, fit-il, je m’en occupe.

— Ah, quand même ! dit l’autre. C’est quand même pas à moi de me charger de ça ! J’en ai déjà fait assez !

— Oui, oui, pas de problème, confirma Farin, vous pouvez y aller.

L’autre bougonna un vague au revoir et s’en alla.

Farin souffla un grand coup. Ça ne l’amusait vraiment pas de devoir enterrer un chat. Il songea assez vite à un coin de campagne à la sortie de la ville où il allait se promener de temps en temps. Oui, c’était l’endroit idéal. Il rentra tout d’abord chez lui, prit dans sa cuisine un sac en plastique, et une fois ressorti, attrapa le chat par ses pattes arrière et le mit dedans. Cette opération lui avait été pénible, mais il n’en avait pas encore fini avec sa tâche de fossoyeur.

Il plaça le sac dans le coffre de sa voiture, ainsi qu’une bêche dont il ne s’était jamais encore servi, et peu de temps après, il était au volant, roulant vers l’endroit auquel il avait pensé.

Le jour commençait à peine à décliner quand il avait quitté sa maison, et lorsque dix minutes plus tard il arriva à destination, il ne faisait pas encore très sombre.

L’endroit en question était une route gravillonnée bordée d’un côté par un canal, et de l’autre par un talus herbeux, avec à son sommet une zone boisée. Il gara sa voiture sur le bas-côté près du talus, puis en descendit. Il ouvrit le coffre du véhicule, et en voyant le sac qui épousait la forme du chat mort, sentit son cœur se serrer. Il attrapa avec ferveur le manche de la bêche comme pour se motiver, puis décida d’aller tout d’abord creuser un trou et de revenir chercher le sac. Il grimpa le talus qui n’était pas trop raide, et arriva au milieu d’arbres. C’était vraiment l’endroit idéal pour offrir une sépulture au chat. Seulement, Farin n’était pas vraiment un jardinier émérite, et lorsqu’il eut planté sa bêche dans le sol durci par la sécheresse, il réalisa qu’il n’arriverait jamais à creuser le moindre trou.

Alors, fort découragé, il décida de redescendre. Il venait juste d’émerger des arbres quand un bruit de moteur attira son attention. Il resta immobile au sommet du talus, et vit passer sur son tracteur, un homme moustachu et coiffé d’une casquette, qui le fixa avec des yeux de fouine. Farin sentit de la sueur couler dans son dos. Il avait comme l’impression d’être pris en flagrant délit. Mais il réussit à se convaincre assez vite qu’il n’avait rien à se reprocher ; il se hâta de regagner sa voiture, replaça la bêche dans le coffre qu’il referma, et très vite quitta les lieux.

Il retrouva le centre-ville. Maintenant, la nuit était tombée ; alors, apercevant un récup’ verres dans un coin désert, il s’arrêta. Il n’était pas fier de ce qu’il allait faire, mais il ne voyait plus d’autre solution.

Et lorsque quelques secondes plus tard sa voiture redémarra, le sac en plastique contenant le chat était posé tout contre le récup’ verres.

 

***

Quelques heures plus tard

Stéphane Larusto conduisait l’air satisfait. Ce quadragénaire rondouillard était un collègue de Jean Farin. Il avait conscience que ce dernier le méprisait parce qu’il s’aplatissait toujours devant Dujoux. Seulement, c’était réciproque. Il méprisait tout autant Farin qu’il considérait comme un grand gueulard, juste bon à vociférer, alors que lui s’était montré capable de bien plus, en assassinant le directeur commercial une petite vingtaine de minutes plus tôt ; en le faisant taire une fois pour toutes. Il savait depuis plusieurs jours que sa future victime allait rester tard au bureau ce soir-là pour terminer un travail. Aussi, il était revenu à sa société à l’heure où il n’y avait même plus un chat dans les parages, et avait garé sa voiture à l’arrière du petit bâtiment abritant l’entreprise. Une fois à l’intérieur, il avait grimpé jusqu’au bureau de Dujoux. Celui-ci avait été très étonné de le voir. Mais Larusto lui avait dit qu’il avait un document très important à lui montrer. L’autre l’avait cru et l’avait suivi. Larusto lui avait montré un dossier sur son bureau, et tandis que le directeur commercial s’était penché pour le regarder, il lui avait plaqué un tampon d’ouate imbibé de chloroforme sur le nez. Dujoux s’était assez vite écroulé sur la moquette, puis Larusto l’avait étranglé avec une cordelette qu’il avait sortie de la poche de sa veste. Ensuite, bien que le directeur commercial fût d’un bon gabarit, Larusto qui avait été élevé dans une ferme et rompu aux durs travaux des champs, n’avait pas eu trop de peine à le hisser sur son dos et à le sortir de l’immeuble pour le caser dans le coffre de sa voiture.

Maintenant, il allait enterrer son cadavre. Pour cela, il avait choisi un coin de campagne à la sortie de la ville que lui avait montré un jour Farin, quand ils ne se méprisaient pas encore mutuellement.

Il arriva à destination, et les phares de sa voiture balayèrent une route gravillonnée bordée par un canal et un talus herbeux. Il se gara sur le bas-côté, près du talus, et coupa le moteur.

Il se prépara à aller creuser un grand trou ; ce qui ne pouvait guère rebuter un fils de paysan, même si la terre était durcie par la sécheresse.

 

***

Lundi, fin du week-end prolongé

Farin venait de passer les quatre jours les plus affreux de toute sa vie, alors qu’il espérait tant de son week-end prolongé. L’épisode du chat l’avait complètement abattu. Il s’en voulait surtout de ne pas avoir été capable de lui offrir une sépulture décente, et de l’avoir abandonné près d’un récup’ verres. Durant ces quatre jours, il n’avait pas osé croiser le regard de ses propres chats ; il aurait eu trop peur d’y lire des reproches.

C’est donc la mort dans l’âme qu’il arriva à sa société. Il ressentit quand même tout de suite un peu de réconfort, en s’apercevant que Dujoux ne traînait pas comme à son habitude dans les couloirs prêt à lui mettre le grappin dessus, surtout après ce qui s’était passé la dernière fois qu’il l’avait vu.

Il se cantonna dans son bureau durant toute la matinée, et quand à midi, un collègue lui apprit que le directeur commercial n’était pas encore arrivé et qu’il devait être souffrant, il eut l’impression d’être soudain très léger, et en oublia complètement l’épisode du chat.

Dujoux fut encore absent dans l’après-midi, confirmant ainsi qu’il était malade, ce qui ne lui était encore jamais arrivé en dix ans.

Mais le lendemain, vers les 10 h, les événements prirent une tournure singulière. En effet, tout les membres du personnel furent réunis par le PDG dans la cafétéria, et il leur apprit que M. Dujoux avait disparu, et qu’un policier allait interroger chacun d’entre eux.

Farin retrouva son bureau, et attendit patiemment que son tour vienne. Il en était arrivé à croire qu’on l’avait oublié, quand on frappa à sa porte, le faisant sursauter.

— Entrez ! fit-il.

La porte s’ouvrit et apparut un homme grand en costume trois pièces un peu défraîchi, et à l’air renfrogné.

— Monsieur Jean Farin ? fit-il.

L’intéressé acquiesça de la tête, et l’autre poursuivit :

— Capitaine Leloux. À ce qui paraîtrait, vous auriez eu une altercation avec M. Dujoux, jeudi dans l’après-midi ?

— Heu… oui, fit Farin, soudain très inquiet.

— Vous l’auriez même menacé de mort ?

— Oh, ce n’étaient que des mots… des mots qui ont dépassé ma pensée.

— M’ouais, et vous pouvez me dire ce que vous avez fait jeudi soir ?

Interloqué, Farin réfléchit un court instant, puis dit :

— Je suis resté chez moi, à regarder la télévision.

— Seul ?

— Heu… oui, je suis célibataire.

— Très bien, je prends note, fit le capitaine Leloux.

Puis il se retira.

Farin était maintenant franchement mal à l’aise. Il avait menti ; il n’était pas resté tout le temps chez lui. Mais c’était involontaire ; il avait tellement voulu oublier l’épisode du chat écrasé… De toute façon, il ne se serait pas vu en train de raconter au capitaine qu’il était sorti pour aller enterrer un chat mort qu’on lui avait généreusement légué, et qu’il l’avait finalement laissé près d’un récup’ verres. Alors, c’était aussi bien d’avoir agi comme il l’avait fait. Puis, de toute façon, il n’y avait pas grand-chose à craindre. Dujoux avait dû avoir un coup de déprime, et partir on ne sait où pour quelques jours. Il allait réapparaître d’un moment à l’autre. Qui aurait bien pu l’assassiner ? Personne ! Même pas lui qui pourtant ne verrait pas d’inconvénients à ce qu’il disparaisse pour de bon.

Mais le lendemain, le directeur commercial était toujours porté disparu, et le jour suivant aussi.

Farin commençait vraiment à exulter, en se gardant bien toutefois de le montrer. Et ce jeudi matin, soit tout juste une semaine après l’altercation qu’il avait eue avec Dujoux, il était penché sur un dossier, quand la porte de son bureau s’ouvrit d’un coup pour laisser apparaître le PDG, un petit homme sec et nerveux qui arbora une mine très crispée quand il lui dit :

— Monsieur Farin, il y a deux policiers qui désirent vous emmener !

— M’emmener ? fit Farin, soudain très pâle.

Il se leva de son bureau, et quand il fut dans le couloir, il vit en effet deux policiers en uniforme.

— Ne vous inquiétez pas, fit l’un des deux, un grand à l’accent du Sud. C’est juste une formalité.

Farin voulut bien se laisser rassurer et suivit les deux policiers. Ils arrivèrent tous les trois à une voiture occupée par deux autres fonctionnaires se tenant à l’avant, et Farin monta à l’arrière du véhicule. Il se retrouva bientôt coincé entre les deux hommes qui l’avaient escorté, et la voiture démarra. Quand celle-ci prit la sortie de la ville, Farin se sentit mal à l’aise. Et cela s’accentua quand elle s’arrêta à l’endroit même où il était venu pour enterrer le chat.

Il sortit de la voiture, et monta le talus avec les policiers. Il crut qu’il allait défaillir quand il découvrit au milieu des arbres du sommet plusieurs personnes, mais surtout en baissant les yeux, un trou conséquent, et à côté un corps enfoui dans une housse blanche.

Il releva les yeux et croisa aussitôt le regard du capitaine Leloux qui annonça :

— Le corps de M. Dujoux a été découvert par le chien d’un promeneur qui a gratté la terre.

— Ah oui, se contenta de dire Farin en soutenant machinalement le regard du capitaine.

Mais celui-ci le détourna pour demander :

— C’est bien l’homme que vous avez vu jeudi soir ?

Farin regarda alors celui à qui s’était adressé le policier, et tressaillit en voyant deux yeux de fouine qui le fixaient avec attention. Il reconnut sans mal l’homme qui était passé sur son tracteur l’autre soir. Et celui-ci afficha une mine des plus réjouies lorsqu’il répondit :

— Oui, pas de doute possible, c’est bien lui. Je le vois encore avec sa bêche à la main. C’est marrant, mais j’ai tout de suite pensé qu’il avait fait un mauvais coup ; un très mauvais coup même !

Patrick S. VAST - Avril 2009