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27/03/2009

Le village figé

– Dites, Charles-Harold, êtes-vous sûr que nous sommes sur la bonne route ? Nous approchons bien de Bourgcoussain ?

Le dénommé Charles-Harold, un quadragénaire aux cheveux brillantinés et plaqués en arrière, et aux lunettes rondes en écaille, répondit :

– Mais bien évidemment, Louise-Agathe.

La dénommée Louise-Agathe, la trentaine finissante, blonde aux cheveux courts et frisottants, se tut.

Tandis qu'à l'arrière, Pierre-Eustache, le fils unique du couple Brebillard, dix ans, les cheveux brillantinés comme son père, mais pourvu d'une raie impeccablement tirée, observait la paysage sans dire un mot.

Il rompit toutefois le silence, en s'exclamant :

– Père ! mère ! regardez donc le panneau, là à droite !

– Ah ! s'exclama à son tour Charles-Harold, vous voyez bien, Louise-Agathe, que nous étions sur le bon chemin.

En effet, sur le bord de la départementale que la BMW du couple Brebillard grignotait goulûment sous le soleil de la Creuse par ce dimanche matin, il y avait un immense panneau annonçant :

 

BOURGCOUSSAIN S/CREUSE

VILLAGE DES ANNEES 50

1ère route à votre droite

 

La BMW des Brebillard grignota un kilomètre de macadam en plus, avant de bifurquer à droite, et les trois membres de la famille purent bientôt lire un autre panneau annonçant :

 

VOUS N'ÊTES PLUS QU'À 500 M DE BOURGCOUSSAIN

RALENTISSEZ !

 

Charles-Harold obtempéra, et bientôt la BMW dépassa le panneau indicateur du village qui débutait par un gigantesque parking, où pour l'instant il n'y avait qu'une vingtaine de véhicules garés.

Un homme en uniformes couleur minium indiqua une place à la famille Brebillard sans que cela fût réellement utile, et bientôt la BMW s'arrêta.

En sortirent alors Charles-Harold en chemisette et pantalon long de tergal ; Louise-Agathe en robe de lin ; et enfin, Pierre-Eustache en chemisette et culotte courte.

La famille commença à avancer ; Charles-Harold et Pierre-Eustache dans leurs mocassins de cuir parfaitement cirés, et Louise-Agathe dans ses escarpins à talons discrets.

– Bienvenue dans les années 50 ! lança le placier en ôtant sa casquette au passage des Brebillard.

Charles-Harold répondit par un petit hochement de tête condescendant, et entraîna son épouse et son fils à sa suite.

Apparurent bientôt les premières maisons du village. Mais avant d'y accéder, il fallait s'acquitter du prix de la visite, de la plongée dans l'univers des années 50, comme le proclamait encore un panneau, plus discret, il était vrai, que les deux que l'on pouvait voir sur la départementale et la petite route de campagne menant au village.

Il faisait un temps superbe ce dimanche-là. Nous étions au début du mois d'août, et les brumes matinales qui s'étendaient sur tout le département de la Creuse au lever du jour, s'étaient très vite estompées, afin de laisser une place de choix au soleil qui chauffait déjà très fort, alors qu'au clocher de l'église du village, 10 h sonnaient.

C'était une jeune fille qui était chargée de vendre les billets permettant d'accéder aux nombreuses attractions qu'offrait Bourgcoussain. Celle-ci, qui était tranquillement installée à une table recouverte d'une toile cirée, rappelait incroyablement Brigitte Bardot dans le film Voulez-vous danser avec moi ? datant de 1959. Elle arborait le même corsage noir échancré que sur l’affiche, une jupe vichy identique, ainsi qu'une coiffure blonde et choucroutante, et une moue boudeuse aux lèvres passées au rose-baiser.

– Vous voulez trois places ? demanda-t-elle aux Brebillard, avec une voix qui était absolument semblable à celle de l'actrice à ses débuts.

– Bien évidemment, répliqua Charles-Harold avec un sourire amusé.

Puis il paya les billets en priant la Brigitte Bardot de Bourgcoussain de garder la monnaie.

Celle-ci minauda, toujours à la façon de la B.B des années cinquante, après que Charles-Harold eut précisé que les Brebillard n'étaient pas arrivés tout droit de l'Allier pour jouer les radins.

Puis, la famille fut aussitôt sollicitée par un grand gaillard en uniforme minium qui se proposa d'être leur guide.

Charles-Harold accepta en faisant ostensiblement la grimace, et les trois Brebillard furent tout d'abord amenés chez un garagiste. Devant l'atelier de ce dernier, étaient garée une série de voitures de la gamme Simca de la fin des années 50 : Ariane, Trianon, Chambord... Ces véritables petites Cadillacs à la française, parvinrent à tirer un sourire de nostalgie de la face un peu crispée de Charles-Harold qui dit à Louise-Agathe :

– Mon père a possédé l'un de ces modèles. Je ne sais plus d'ailleurs lequel. C'était juste avant qu'il ne devienne raisonnable, et décide de rouler exclusivement Allemand.

Le garagiste, un gaillard baraqué en bleu de travail d'une propreté irréprochable, invita les Brebillard à le suivre à l'intérieur de son atelier, où l'on avait réussi à garer une Renault 4 CV, ainsi qu'une Dauphine et une 2 CV Citroën.

Ce fut planté entre ces deux derniers véhicules, que la garagiste commença à délivrer un véritable discours sur la supériorité prouvée des mécaniques des années cinquante, et à vanter les performances des voitures présentes.

Charles-Harold prit un air indulgent, et souffla discrètement à l'oreille de Louise-Agathe :

– En tout cas, tous ces vieux machins ne valent sûrement pas notre BMW.

Puis le guide emmena les Brebillard visiter une épicerie, une boucherie, ainsi qu'une quincaillerie... des années 50.

Au cours de la visite de l'épicerie, Louise-Agathe fit remarquer combien en ce temps-là les commerçants prenaient la peine de servir leurs clients, et ne les laissaient pas se débrouiller seuls, comme s'ils n'avaient rien à faire d'eux. Et elle mentionna que sa mère lui avait souvent parlé de ces boutiques du temps jadis, qu'hélas les supermarchés avaient fait disparaître.

Et le guide des Brebillard d'ajouter :

– Et en plus, servir les clients, demande du personnel ; donc des embauches, donc moins de chômage.

En entendant cela, et comme le guide semblait le prendre à témoin, Charles-Harold se contenta de hocher vaguement la tête.

Puis la visite continua par l'école du village. La famille fut introduite dans une salle de classe, où un instituteur en blouse grise faisait lire en les désignant du bout d'une longue règle en bois, une série de mots écrits à la craie blanche sur un tableau noir, à des garçons en blouse également grise, les bras croisés avec discipline sur leur table parfaitement encaustiquée.

Charles-Harold fut étonné de l'ouverture de l'école pendant les vacances d'été et en plus un dimanche, mais incita Pierre-Eustache à prendre exemple sur ces élèves sages et consciencieux, lorsque leur maître les interrogea sur un tas de dates d'Histoire, et qu'ils donnèrent les réponses avec un empressement stupéfiant.

Puis, l'instituteur, un individu filiforme et moustachu, expliqua qu'il existait également une école de filles, car dans les années cinquante, il n'était pas de mise de mélanger filles et garçons, ce qui ne peut être que source de promiscuité et de diversion.

Louise-Agathe approuva franchement en opinant de la tête, imitée par son époux qui était tout à fait d'accord également. Quant à Pierre-Eustache qui ignorait superbement les dates que " ses collègues des années cinquante " maîtrisaient parfaitement, il resta neutre.

Les Brebillard ne souhaitèrent pas visiter l'école des filles, celle des garçons leur ayant suffi, aussi leur guide leur proposa-t-il de les accompagner jusqu'à la buvette-restaurant, pour assister à l'apéritif musical.

Pour y parvenir, ils traversèrent la rue principale du village où des habitants en tenues des années cinquante les regardaient passer devant leurs maisons ; les adultes leur adressant un petit sourire de bienvenue, et les enfants les saluant respectueusement.

Tandis que la famille passait prêt d'une église aux pierres ancestrales, les cloches se mirent à sonner la messe de 11 h. En voyant les villageois endimanchés qui entraient par la grande porte de l'église, Louise-Agathe s'enquit auprès de leur guide :

– Mais, nous ne pouvons pas assister à l'office ?

Le guide prit un air embarrassé, et déclara :

– Ah, c'est à dire que la messe est optionnelle. Pour cela, il aurait fallu payer un supplément ; car il s'agit d'une messe en latin, comme l'étaient encore les messes dans les années 50.

Charles-Harold tranche aussitôt :

– Ecoutez, Louise-Agathe, nous assisterons à l'office dimanche prochain.

– Bon, comme il vous plaira, Charles-Harold, fit Louise-Agathe, l'air un tant soit peu contrariée.

La famille arriva bientôt à la buvette-restaurant, où ils trouvèrent d'autres visiteurs qui avaient de l'avance sur eux, et étaient déjà installés à des tables munies de parasols, que l'on avait placées sans risque – vu la météo – en plein air.

Les Brebillard s'installèrent à leur tour, à une table recouverte d'une nappe en vichy rose et blanc, sur laquelle était posé un grand cendrier-réclame Martini. Alentour tout le monde fumait, et comme Louise-Agathe le faisait remarquer au garçon en veste blanche qui était venu prendre leur commande, celui-ci expliqua :

– Dans les années 50, il n'y avait pas toutes ces lois sur le tabac que l'on trouve de nos jours, car l'air était moins pollué. Empêcher de fumer, en dit long sur l'état catastrophique de l'atmosphère.

Et là-dessus, arriva une jeune fille à la coiffure choucroutante, qui portait un panier comme les ouvreuses de cinéma d'antan, rempli de paquets de cigarettes, proposant un assortiment allant des Gauloises aux Craven A.

Mais si Charles-Harold concéda qu'il valait sans doute mieux abuser du tabac dans les années cinquante, plutôt que de subir l'atmosphère des années 2000, il .précisa que sa famille souffrant d'asthme chronique depuis cinq générations, il préférait tout de même s'abstenir. Louise-Agathe qui n'avait jamais fumé de sa vie, le rejoint sur ce point.

Puis, Charles-Harold commanda des apéritifs très années cinquante : une Suze pour lui, un Dubonnet pour Louise-Agathe, et un pschitt citron pour Pierre-Eustache.

Ce fut alors que des musiciens appartenant très vraisemblablement – vu leur uniforme – à la fanfare municipale de Bourgcoussain, montèrent sur une estrade installée à proximité.

Ce fut au son de marches militaires et autres hymnes martiaux, que les Brebillard prirent leur apéritif.

Puis, au bout d'une heure, les musiciens quittèrent l'estrade, et des serveurs vinrent prendre les commandes pour le déjeuner. Il y avait eu beaucoup d'arrivants durant la prestation de la fanfare, aussi toutes les tables étaient-elles maintenant occupées.

Les Brebillard se montrèrent très satisfaits du menu, et à la fin du repas, Charles-Harold s'octroya un petit digestif qu'il dégusta dans les senteurs des cigares qui imprégnaient la chaude atmosphère environnante.

Les musiciens de la fanfare revinrent alors sur l'estrade, et après qu'ils eurent joué ce qui semblait être une polka, un homme en smoking blanc vint les rejoindre, et se planta devant un micro sur pied trônant au milieu de l'estrade pour lancer avec une voix de commentateur sportif :

– Et maintenant, mesdames et messieurs, voici celui que vous attendez tous ! Voici le frère spirituel du grand, du très grand Louis Mariano !

La fanfare attaqua prestement l'introduction de la Belle de Cadix, tandis qu'une DS 19 sortie dont ne sait où, vint freiner au pied de l'estrade. Aussitôt, une portière s'ouvrit, et surgit comme mu par un ressort, hors de la Citroën, un jeune et grand garçon brun à rouflaquettes, muni d'un smoking blanc comme le présentateur, mais dont le col de la veste ressemblait à une immense gaufrette. La fanfare de Bourgcoussain fit un peu durer l'introduction de la Belle de Cadix, permettant ainsi au jeune chanteur de monter sur l'estrade, et d'attaquer très vite la célèbre chanson de Louis Mariano.

Sa prestation dura trois bons quarts d'heure pendant lesquelles il interpréta les plus grands succès de son idole, sous l'oeil taciturne du couple Brebillard qui ne supportait que la musique classique, et l'air franchement agacé de leur rejeton qui lui n'en supportait aucune et commençait à se dissiper.

Mais heureusement, il fut annoncé par un individu largement octogénaire qui avait pris la suite du fils spirituel de Louis Mariano, et s'était présenté comme étant le maire de Bourgcoussain, que chacun allait pouvoir bénéficier maintenant de la visite de l'usine modèle du village.

Les Brebillard virent revenir l'individu qui leur avait servi de guide durant la matinée et les avait enfin laissés en paix pour l'apéritif et le déjeuner. Charles-Harold eut bien envie de l'envoyer paître, mais il choisit plutôt la voie de la diplomatie.

– Nous vous suivons, cher ami, dit-il d'un ton grinçant à l'individu en uniforme minium.

Toutes les tables se vidèrent, et par groupes plus ou moins importants, les visiteurs se mirent en route emmenés par leur guide attitré.

Les Brebillard s'étaient retrouvés en tête du cortège ainsi formé, et Charles-Harold ne manqua pas de faire des commentaires tandis qu'ils passaient devant la mairie du village, dont la façade était ornée des portraits des deux présidents de la IVème République : celui de Vincent Auriol, qui avait occupé le palais de l'Elysée de 1947 à 1954, et celui de René Coty, qui lui y était resté de 1954 à 1958.

– Heureusement que le Général est arrivé pour les mettre définitivement à la retraite, ne put s'empêcher de lâcher Charles-Harold qui avait été élevé dans la plus stricte culture gaulliste.

Puis, bientôt, après être sorti du village, tout le monde arriva devant une espèce de hangar en tôles ondulées.

Vint alors à la rencontre des visiteurs, un homme grand et carré en chemisette. Il arrêta tout le monde d'un geste de la main, et commença à expliquer :

– Mesdames et messieurs, vous allez avoir l'extrême privilège de visiter une fabrique de yaourts, dans la plus pure tradition des années 1950. Mais il faut savoir aussi que cette usine peut et devrait servir de laboratoire à la lutte contre le fléau nationale qu'est le chômage. Enfin, nous allons vous laisser découvrir par vous-même.

Charles-Harold s'étonna qu'après les écoles, ce fût au tour d'une usine d'être ouverte un dimanche. Et Louise-Agathe de s'indigner à ce propos :

– Quand même, travailler le jour du Seigneur !

Charles-Harold hocha la tête, et suivit l'homme en chemisette.

La porte du hangar était grande ouverte, et de chaque côté de l'ouverture ainsi laissée, il y avait un individu en uniforme minium qui comptait les personnes entrant ; cela, bien évidemment, afin que ça ne bouchonne pas à l'intérieur.

– De mieux en mieux, nous sommes comptés comme des vaux que l'on mène à l'abattoir ! maugréa Charles-Harold.

Mais les Brebillard entrèrent dans l'usine, et se retrouvèrent dans un atelier où travaillait une bonne cinquantaine de personnes, hommes et femmes confondus, tous habillés d'une combinaison rose.

Certains ouvriers se tenaient debout à côté d'un grand chaudron avec une louche imposante à la main, tandis que d'autres amenaient devant eux des chariots pleins de petits pots en verre. Alors, aussitôt, les préposés à la louche la trempait dans leur grand chaudron, et remplissaient le plus adroitement possible de lait, les petits pots. À côté de chaque remplisseur de pots, se tenait un collègue qui soufflait avec force dans un sifflet, à chaque fois que du lait tombait par terre. Au bout de trois coups de sifflet, l'ouvrier maladroit était remplacé par un autre, et se retrouvait avec un balai et une serpillière dans les mains. Il se mettait alors à nettoyer l'atelier, la tête basse, l'échine courbée, dans l'attente de l'arrivée d'un nouveau maladroit, et ainsi de suite... Ce qui fait qu'il y avait plusieurs de ces bannis du remplissage de pots nettoyant inlassablement l'atelier, qui était de ce fait d'un propreté irréprochable.

Lorsque tous les pots d'un chariot étaient remplis, le préposé au chariot le reculait et se dépêchait d'en apporter un autre. Puis il allait prestement mener le chariot plein dans un atelier attenant, que les visiteurs de Bourgcoussain années 50 furent conviés à découvrir.

Les Brebillard suivirent le mouvement, et arrivèrent dans ce second atelier qui faisaient travailler lui une centaine de personnes, qui étaient chargées de fermer les pots de yaourt, de coller une étiquette dessus, de les mettre dans des cartons, de placer ceux-ci sur une palette installée sur un transpalette, puis d'acheminer la palette pleine dans un local à très haute température pour faire cailler le lait. Au bout d'un certain temps, toutes les palettes arrivées au terme de l'opération, devaient être retirées de cet endroit, pour partir cette fois à la chambre froide. Tout se faisait à une cadence soutenue, et sans droit à l'erreur comme le précisa l'homme en chemisette.

Puis, les visiteurs passèrent dans d'autres ateliers pour découvrir comment on préparait entièrement à la main, le lait qui était stocké dans les grands chaudrons, et bien d'autres choses encore.

L'homme en chemisette amena à la fin les visiteurs au dehors, et commenta :

– Mesdames et messieurs, sachez que cette usine emploie trois cents personnes, soit 75 % de la population de Bourgcoussain, village dont le taux de chômage est de 0 %. Et comme vous avez pu le remarquer, dans cette usine, tout est fait, réalisé, exécuté par l'Homme, et lui seul. La machine est pour ainsi dire inexistante. Vous avouerez, j'en suis certain, que la démonstration est ainsi faite. Redonnons toute sa place à l'Homme dans le travail, et supprimons toutes les machines. Le chômage sera ainsi enfin vaincu de façon définitive !

Pour prononcer ces dernières paroles, l'homme en chemisette s'était pratiquement mis au garde à vous.

Puis il commença à toiser du regard chaque visiteur, cherchant ainsi son approbation.

En tant que PDG de la SA Cartonneries Brebillard de l'Allier, Charles-Harold allait avoir quelques difficultés à donner raison à l'homme en chemisette quant à la suppression de toute technologie. Fort heureusement, alors qu'il allait être censé devoir donner un avis positif comme l'avaient fait jusqu'à cet instant, toutes les personnes interrogées du regard, sa voisine de gauche, une opulente sexagénaire, la tête couverte d'un impressionnant chapeau de paille, déclara :

– Mais il m'a semblé qu'il faisait très chaud dans cette usine de tôles ondulées. Les ouvrières et les ouvriers me donnaient l'impression de fondre.

Il y eut un murmure d'acquiescement dans la foule qui sembla mettre mal à l'aise l'homme en chemisette, mais celui-ci se reprit très vite, et répliqua, cinglant :

– Dans les années cinquante, les ouvriers étaient capables de supporter des conditions de travail un peu pénibles. Le principal étant qu'il n'y ait pas de chômage.

Puis, sans doute pour éviter d'autres questions malvenues, il lança :

– Bon, maintenant, place au thé-dansant. Vos guides respectifs vont vous reconduire à la buvette-restaurant.

Là, Charles-Harold n'hésita pas. En regardant s'approcher le grand gaillard en uniforme minium qu'il n'avait que trop vu, il sortit un billet de 50 euros de la poche de son pantalon, et le lui tendit en le priant d'aller se distraire de son côté.

Aussitôt, le guide se raidit, et annonça, d'un ton offusqué :

– Mais, Monsieur, je ne puis en aucun cas prendre cet argent. Et je dois absolument vous accompagner, c'est ma mission.

Charles-Harold soupira un grand coup, et préférant ne pas se fatiguer pour rien, hocha la tête en rangeant son billet de 50 euros.

Il s'efforça donc d'ignorer le guide qui les reconduisit, lui, Louise-Agathe et Pierre-Eustache, à la buvette-restaurant dont ils connaissaient parfaitement le chemin.

Ils prirent de nouveau place à une table, sous un parasol les protégeant du soleil ardent, et suivirent de nouveau la prestation de la fanfare municipale, en savourant un thé glacé pour ce qui concernait Charles-Harold et Louise-Agathe, et une crème tout aussi glacée pour ce qui était de Pierre-Eustache.

La fanfare jouant valses, tangos et polkas, quelques couples se mirent à onduler, tantôt ou à se secouer, sur le gazon ras qui faisait office de piste de danse. Puis, à un moment, le présentateur en smoking blanc de tout à l'heure remonta sur l'estrade, pour annoncer le tour de chant de la soeur spirituelle de Dalida.

Arriva alors une jeune fille qui s'était composée le visage de l'ex-miss Egypte des années cinquante, et arborait la même coiffure que cette dernière à l'époque de son grand succès Bambino.

Elle commença d'ailleurs son récital par cette chanson, accompagnée par la fanfare de Bourgcoussain qui ne constituait pas vraiment la formation musicale idéale pour ce genre de prestation. En tout cas, les parents Brebillard qui, plus que jamais ne juraient que par la musique classique, attendaient patiemment que ça se termine.

Ca se termina en effet, au bout de quinze chansons ; et alors, ce fut de nouveau le maire du village qui monta sur l'estrade, pour convier tous les visiteurs à aller assister à la traite des vaches dans une ferme modèle.

Les parents Brebillard accueillirent avec enthousiasme cette perspective qui les délivraient enfin de la fanfare municipale, même s'ils devaient encore se rallier à leur guide.

La ferme se trouvait en plein champ, au-delà de l'usine en tôles ondulées. Avant d'arriver à destination, les visiteurs purent découvrir avec étonnement, au milieu d'herbes hautes, la réplique parfaite de l'Atomium qui avait été très remarqué à l'Exposition universelle de Bruxelles en 1958. Puis, ce fut la ferme modèle.

Sur les explication du maire de Bourgcoussain en personne, qui était également cultivateur et propriétaire de l'exploitation, les visiteurs assistèrent à la traite des vaches pratiquée par des jeunes filles et des jeunes garçons vaillamment accroupis près des bêtes à cornes.

Et quand tout le monde en eut assez de regarder le lait transiter du pie des vaches aux seaux métalliques que l'on avait placés sous chacune d'elles, le maire entraîna tout le monde au dehors, et précisa avec emphase, que l'absence de trayeuses électriques donnait du travail aux dix personnes que les visiteurs avaient pu suivre en pleine action ; ce qui faisait bien sûr dix chômeurs de moins. Et le maire de conclure qu'un ministre devait venir prochainement à Bourgcoussain, afin de mettre les trouvailles locales en pratique en niveau national.

Cela lui valut quelques exclamations admiratives qui le mirent de bonne humeur, et le porta à convier tout le monde à aller prendre le repas du soir à la buvette-restaurant.

Ce repas se passa au son des marches militaires de la fanfare municipale.

Puis, à la fin du repas, le présentateur en smoking blanc annonça les différentes attractions proposées pour finir cette journée exceptionnelle passée dans les années cinquante : bal populaire animée par la fanfare de Bourgcoussain ; cinéma avec la projection du film le Train sifflera trois fois ; attractions foraines des années cinquante ; cirque des années cinquante.

Le guide des Brebillard s'approcha alors de Charles-Henri, et devant l'insistance de Pierre-Eustache, celui-ci choisit les attractions foraines.

Pierre-Eustache s'amusa comme un fou sur les chevaux de bois, sous l'oeil consterné de son père qui confia à son épouse, qu'à l'âge de leur progéniture, il élaborait déjà des plans afin d'augmenter la rentabilité des usines de la Société familiale Brebillard.

Ensuite, Pierre-Eustache choisit le cirque, et enfin le cinéma, soulageant ainsi son père qui avait craint un moment qu'il veuille se rendre au bal populaire.

C'était la toute dernière séance du film avec Gary Cooper, aussi les trois Brebillard qui s'étaient enfin débarrassés de leur guide, furent les uniques spectateurs.

Pierre-Eustache s'endormit très peu de temps après le début du film, et comme Louise-Agathe détestait les westerns, et que Charles-Harold avait déjà vu celui-ci au moins cinq fois, les Brebillard ne s'éternisèrent guère dans la salle de cinéma.

En sortant, ils constatèrent qu'il n'y avait plus personne dans les rues du village. Et pour cause, il était déjà minuit. Il y avait quand même encore quelques maisons éclairées, d'où sortaient des bribes d'émissions de radio, la télévision n'étant pas encore assez répandue en France dans les années cinquante.

Ils retrouvèrent leur BMW qui était la dernière voiture restant sur le parking, et Charles-Harold se dépêcha de démarrer, comme si le fait qu'ils fussent les ultimes visiteurs de Bourgcoussain, leur faisait courir un quelconque danger.

Charles-Harold déclara en tout cas aussitôt :

– C'était sans doute sympathique cette visite, mais la prochaine fois, nous choisirons un site préhistorique. Ca sera quand même plus instructif pour Pierre-Eustache.

– Hum, hum, fit Louise-Agathe, et qu'avez-vous donc pensé de leurs arguments, Charles-Harold ?

Ce dernier prit un ton surpris.

– Mais de quels arguments me parlez-vous, Louise-Agathe ?

– Eh bien, à propos de leur solution pour lutter contre le chômage.

– Pure utopie ! s'exclama Charles-Harold, comme s'il se libérait d'un poids énorme.

– Comment cela ?

– Eh bien, ma bonne Louise-Agathe, comment les Cartonneries Brebillard pourraient-elles s'en sortir en supprimant toutes les machines et en les remplaçant par des ouvriers qu'il faudrait payer ? Comment feraient-elles dans ces conditions, pour soutenir la concurrence sauvage des cartonneries du Zarvetzejian oriental, du Miltour septentrional, ou encore du Mingabway du sud-est ? Dans ces conditions, elles couleraient les Cartonneries Brebillard ; elles n'existeraient même plus. Non, leur théorie à tous ces Bourgcoussainois, peut tenir la route quand il ne s'agit que de fabriquer quelques yaourts qui sont servis au dessert à la buvette-restaurant, mais après...

La BMW venait juste de tourner à gauche et commençait à rouler sur la départementale, quand soudain on entendit un bruit bizarre, et presque aussitôt la voiture s'arrêta, manifestement en panne.

– Mais c'est incroyable ! s'exclama Charles-Harold avec un noeud dans la gorge. C'est pourtant une voiture allemande !

Il sollicita tous les systèmes de démarrage… automatique, assisté, pré-assisté... mais rien n'y fit.

– Evidemment, Charles-Harold, vous n'avez pas emporté votre téléphone portable ! maugréa Louise-Agathe.

Charles-Harold se contenta de hausser les épaules d'un air agacé.

– Bon, il va falloir au moins la pousser pour la garer sur le bas côté de la route, annonça-t-il.

– Mais vous n'y pensez pas, mon ami ? s'offusqua Louise-Agathe. Vous ne voudriez quand même pas que je pousse cette voiture !

– Ecoutez, Louise-Agathe, soupira Charles-Harold, ce n'est pas pour ce tas de ferraille de voiture allemande que je vous demande de m'aider, mais par pur civisme. Je ne voudrais pas qu'un autre véhicule ait un accident à cause de nous. Alors, je vous en prie, Louise-Agathe, descendez donc, et poussez !

– Et vous, Charles-Harold, qu'allez vous faire ?

– Utiliser une commande qui va fortement soulager votre poussée, ma chère Louise-Agathe. Je pense que celle-ci peut encore fonctionner.

De mauvaise grâce, Louise-Agathe descendit de la voiture, et poussa.

Lorsque la BMW fut garée de façon satisfaisante sur le bas côté, Charles-Harold en descendit à son tour en déclarant :

– Demain je la porterai chez un brocanteur, et je commanderai une Buick. Je vais désormais rouler Américain, car décidément, l'Europe ça ne marche pas ; enfin, ça ne marche plus.

– Mais Charles-Harold ! s'écria Louise-Agathe, pour la porter demain chez un brocanteur, cette voiture, il faudrait encore que nous puissions redémarrer ! Que comptez-vous donc faire, Charles-Harold ?

L'intéressé soupira :

– Eh bien, aller chercher du secours à Bourgcoussain. Ce n'est pas si loin que cela !

– Quand même ! s'offusqua Louise-Agathe. Et à qui voulez-vous demander du secours ?

Charles-Harold haussa les épaules.

– Eh bien, au mécanicien du village, voyons !

Suffoquée, Louise-Agathe ne put que balbutier :

– Mais... mais; mon ami, vous pensez qu'il sera capable de dépanner une voiture qui ne soit pas des années cinquante ?

– Il faut l'espérer, répliqua Charles-Harold.

Puis les deux parents Brebillard s'efforcèrent de réveiller Pierre-Eustache ; ce qui ne fut guère une mince affaire.

Enfin, au bout d'un quart d'heure, la famille se mit en marche, dans la nuit, guidée par une lune heureusement pleine, et dans une douceur délicieuse.

Cela ne suffit pas pourtant à mettre en forme Pierre-Eustache, qui ne cessait de geindre ; à un tel point que son père, tandis que la famille arrivait en vue de Bourgcoussin, et sans avoir rencontrer la moindre voiture qui eût pu les secourir, lâcha à bout de nerfs :

– Pierre-Eustache, ta gueule !

Louise-Agathe laissa échapper un cri d'horreur, mais se reprit finalement très vite, car Pierre-Eustache avait soudainement cessé de se plaindre, soulageant ainsi ses nerfs qui avaient quand même été très éprouvés par les jérémiades du jeune garçon.

Les Brebillard se retrouvèrent bientôt devant le garage qu'ils avaient visité le matin même. S'il y avait des lumières à quelques fenêtres alentour, apportant ainsi un peu de clarté, ça n'avait pas l'air d'être le cas du garage. Ce fut du moins ce que Charles-Harold en déduisit après avoir levé la tête. En effet, les fenêtres de ce qui devait être les appartements du garagistes étaient complètement sombres.

Charles-Harold frappa du point contre le volet métallique fermant le garage, en criant :

– Monsieur le garagiste, s'il vous plaît ! Nous sommes en panne sur la départementale !

Aussitôt, tout le village sembla s'animer. Toutes les maisons s'éclairèrent, et des personnes commencèrent à arriver au garage.

Charles-Harold repéra tout de suite la Brigitte Bardot vendeuse de billet, qui portait toujours la même tenue, et s'approcha de lui en le montrant du doigt d'un air vindicatif.

– Je le reconnais celui-là, lança-t-elle aux autres personnes qui s'approchèrent également. Je lui ai vendu trois billets. Il fait parti de tous ces salopards qui sont venus nous regarder durant toute la journée comme des bêtes curieuses.

– Qu'on les prenne en otages ! s'écria un homme en tenue de boucher.

– Oui, qu'on les prenne en otage, répéta une femme que Charles-Harold et Louise-Agathe reconnurent comme étant l'épicière du village.

– Mais...mais, bredouilla Charles-Harold, nous ne vous avons rien fait, nous cherchons juste le garagiste pour qu'il nous dépanne. Notre voiture s'est brusquement arrêtée, là-bas, sur la départementale...

– Nous ne voulons rien savoir ! s'écria soudain l'instituteur qui avait surgi dans sa blouse grise.

– Mais... mais, monsieur l'instituteur, bredouilla Charles-Harold.

– Je ne suis pas instituteur, répliqua l'homme en blouse grise. Je n'ai jamais été instituteur. On me force à jouer l'instituteur sévère, et faire la classe à de pauvres gosses, même durant les vacances et le dimanche !

– Oui, c'est vrai ! s'écria à son tour l'un des élèves modèles de ce matin. On nous force à apprendre par coeur un tas de trucs complètement idiots. On n'y comprend rien, et on s'en fout. Ce qu'on veut, c'est qu'on nous rende nos ordinateurs, internet...

– Nos portables aussi ! cria une écolière en blouse bleue.

–Ah, ça serait bienvenu, estima Louise-Agathe, on pourrait au moins appeler une dépanneuse.

– Et qu'on nous rende aussi nos MP3, renchérit une autre écolière.

Là-dessus arriva un groupe d'ouvrières de l'usine de yaourts en combinaison rose.

– Et nous, on veut qu'on arrête de nous exploiter, s'écria l'une d'elle, complètement révoltée. Qu'on arrête de nous faire travailler tous les jours gratuitement, même le dimanche ! Qu'on arrête de nous faire faire un travail complètement crétin. À manipuler sans arrêt une louche, comme une machine. À tirer des chariots, comme une machine. À étiqueter des pots de yaourts, comme une machine. On ne veut plus se faire abrutir par un travail complètement idiot !

– Mais, attendez, vous avez dit que vous travailliez gratuitement ? intervint soudain Charles-Harold.

– Bien sûr, répliqua un ouvrier en combinaison rose. On ne leur coûte pas un sou à la SA Bourgcoussain années 50. On fait tout gratuitement, et eux empochent tous les bénéfices. Tous les yaourts que nous fabriquons sept jours sur sept, douze mois sur douze, et pendant douze heures par jour, sont vendus partout en France, au prix fort. Et nous, zéro ! On ne touche rien. On est juste logé, nourri et habillé, comme d'ailleurs tout le monde dans le village, pour faire semblant de vivre dans les années cinquante.

– C'est vrai, intervint alors le frère spirituel de Louis Mariano qui portait toujours sa veste au col gaufrette. Moi, je suis chanteur de rap. Et on m'a obligé, sous la menace, à apprendre tout le répertoire de Louis Mariano que je déteste.

– Et moi celui de Dalida que je ne peux pas entendre ! s'exclama l'imitatrice de cette dernière.

La Brigitte Bardot de Bourgcoussain ôta soudain d'un geste de rage sa perruque blonde pour apparaître le crâne complètement rasé, et s'écrier :

– Et moi, je veux remettre mes piercings !

– Mais... mais, d'où venez-vous donc tous ? demanda Charles-Harold, complètement suffoqué.

– De la banlieue ! s'écrièrent plusieurs voix. On nous a tous amenés par bus entiers pour repeupler ce village où il n'y avait même plus un rat. Ce village acheté pour une bouchée de pain par la SA Bourgcoussain années 50.

– Et qu'est-ce que vous faisiez avant ? demanda encore Charles-Harold.

– On était chômeurs, répondirent certains.

– RMIstes, répondirent d'autres.

– Pères et mères de familles très nombreuses, dirent encore d'autres.

– SDF ! firent encore et encore d'autres.

– Mois, je sors juste de taule ! ajouta un dernier.

– Mais c'est pas tout ça, repartit l'épicière du village. On a des otages, on va les boucler, et négocier notre liberation avec la SA Bourgcoussain années 50.

– Mais où se trouve cette SA ? demanda Louise-Agathe en haletant, comme pour gagner du temps.

– Place Clichy, à Paris, rétorqua une voix hargneuse.

– Bon allez, on va les ligoter tous les trois ! lança l'épicière à la Brigitte Bardot sans perruque et au Louis Mariano rappeur.

Dans un geste pathétique et protecteur, Charles-Harold enserra de ses deux bras, à la fois son épouse et son fils.

Louise-Agathe était terrorisée et tremblait d'effroi, quant à Pierre-Eustache, il s'amusait plutôt de la situation.

L'épicière commença à avancer vers les Brebillard; mais un coup de sifflet strident la fit s'arrêter net.

– Les vigiles, murmura-t-on dans le groupe compact qui s'était formé devant les trois visiteurs de l'Allier.

Puis, aussitôt après, ce fut un véritable cri qui ordonna :

– Vite, fuyons !

Tout le monde disparut brusquement, et les trois Brebillard virent arriver un groupe d'hommes en uniforme de couleur minium. Ces individus qui avaient servi de guide durant la journée, avançaient, une solide matraque à la main.

À leur tête, il y avait l'homme en chemisette qui avait fait visiter la fabrique de yaourts.

– Alors, plus de peur que de mal, déclara-t-il avec un grand sourire.

– Heu, oui, fit Charles-Harold.

– Ah, plutôt ! renchérit Louise-Agathe.

L'homme en chemisette hocha vaguement la tête.

– Oh, nous avons droit à une petite mutinerie de temps en temps. Mais, comme vous avez pu le voir, c'est vite calmé. Remarquez, c'est la première fois qu'ils s'en prennent à des visiteurs. C'est à signaler, ça. Mais c'est toujours pareil, il y a longtemps que j'ai préconisé d'entourer le village de barbelés et d'installer des miradors. Seulement, au siège social, à Paris, ils estiment que ça pourrait choquer certains visiteurs. Moi, personnellement, je ne le pense pas.

Charles-Harold ne savait que dire. Ou plutôt, il y avait trop de questions qui lui venaient à l'esprit, pour pouvoir en poser ne serait-ce qu'une seule.

L'homme en chemisette continua :

– Que voulez-vous, ce sont de pauvres hères qui ne réalisent même pas que l'on agit pour leur bien. En plus, ils s'étaient habitués au chômage, à la paresse, à l'assistanat. Alors, bien évidemment, travailler un peu leur parait insurmontable. Mais, ici, à Bourgcoussain, nous avons renoué avec le plein emploi des années cinquante. Ici, les Trente Glorieuses continuent, et sont même devenues les Soixante Glorieuses. Alors, il va falloir que tous ces gens se mettent au pas. Mais ils y arriveront. Avec notre aide, bien entendu, mais ils s'en sortiront. Il ne faut pas oublier que la SA Bourgcoussain années 50, est une SA à vocation sociale.

– Noble tâche, fit Charles-Harold d'une voix étranglée.

L'homme en chemisette sourit plus que jamais, puis demanda :

– Au fait, que faisiez-vous encore ici ? Vous vous étiez perdus ?

– Non, non, s'empressa de répondre Charles-Harold. Nous nous en allions.

– Ah bon, fit l'homme en chemisette.

Puis il tendit à Charles-Harold des billets qu'il tenait à la main.

– Tenez, dit-il, voici trois billets en dédommagement de l'incident de tout à l'heure. Vous pourrez revenir gratuitement quand vous le voudrez. Mais sachez que la semaine prochaine, il y aura en attraction le frère spirituel de Gilbert Bécaud accompagné par la fanfare municipale, et la semaine suivante, on fêtera le premier anniversaire de Bourgcoussain années 50. Eh oui, ça va déjà faire un an que nous avons débuté notre grande oeuvre d'intérêt public !

Charles-Harold remercia le mieux qu'il le put l'homme en chemisette, et partit en entraînant à sa suite Louise-Agathe et Pierre-Eustache.

Louise-Agathe attendit qu'ils fussent sortis du village pour dire d'un ton exaspéré :

– Pourriez-vous m'expliquer, Charles-Harold, pourquoi vous n'avez pas demandé à ce monsieur en chemisette d'appeler une dépanneuse ?

Charles-Harold soupira un grand coup dans la nuit :

– Ecoutez, Louise-Agathe, je n'avais qu'une envie, c'était de fuir au plus vite cet endroit. Car,qui sait s'ils n'auraient pas fini par nous retenir, nous aussi ?

– Voyons, s'indigna Louise-Agathe, vous délirez !

– Pas du tout, se défendit Charles-Harold. Et d'ailleurs, je renonce à aller visiter la prochaine fois un site préhistorique. Car, qui sait ce que nous risquerions ?

Bientôt, les Brebillard abordèrent la départementale, et commençèrent à marcher vers leur BMW. Charles-Harold avait décidé qu'ils y passeraient la nuit si nécessaire ; qu'au matin, s'ils n'avaient toujours pas été secourus, il y aurait bien enfin quelqu'un qui s’aventurerait dans le coin.

Ils avancèrent donc sur le bas côté de la départementale que plus personne ne semblait emprunter, Charles-Harold tirant par la main Pierre-Eustache qui ne cessait de se plaindre.

Cela dura ainsi jusqu'à ce que Louise-Agathe déclare soudain d'un ton dégagé qui ne lui était guère habituel :

– En tout cas, il y a au moins un habitant de Bourgcoussain qui a réussi à quitter les années cinquante.

– Qui donc, Louise-Agathe ? demanda Charles-Harold avec un soupçon d'anxiété dans la voix.

– Eh bien, le garagiste, répondit son épouse. Il a découvert apparemment la machine idéale pour remonter le temps et revenir à notre époque.

– Et quelle est cette machine, Louise Agathe ? demanda Charles-Harold, maintenant franchement anxieux.

Alors, Louise-Agathe répondit d'un ton badin :

– Notre voiture, Charles-Harold. Car il me semble que ça fait un moment que nous avons dépassé l'endroit où nous l'avions laissée.

Charles Harold ne prononça plus aucune parole, n'émit aucun son, et se contenta d'avancer, ignorant Pierre-Eustache qui s'était assis sur le bord de la départementale, refusant obstinément d'aller plus loin.

 

Patrick S. VAST - Août 2005

20/03/2009

Will the circle be unbroken ?

« Will the circle be unbroken », un traditionnel, que l’on chante dans les jamborees ou les hootenanies. C'est aussi avec  les paroles de ce chant que commence ma nouvelle « Espèce protégée ». Je l’ai écrite en mémoire de l’ourse Cannelle. Car la fin d’une espèce signe le début de la fin de tout. Le cercle ne doit pas être cassé : le cercle de la vie, des existences, des espèces, des locataires de la planète.

On retrouve la nouvelle en cliquant ici.

 

13/03/2009

UKronie

Les éditions Flammarion ont créé une collection Ukronie. Avec un K, au lieu du c habituel.

Qu’est-ce qu’une uchronie ? Je dirai que c’est l’Histoire revisitée ou parallèle. L’Histoire avec un Si ou un autrement. Pour plus de développement, visitez ce site.

J’ai toujours été passionné par la discipline et j’ai même commencé un roman uchronique : un début de chapitre. Il faudrait que je fasse des recherches dans mes antiques disquettes. Dire que je suis tenté par le challenge est un doux euphémisme, mais il ne faut pas se disperser. Enfin on verra.

En tout cas, je vous renvoie à une nouvelle uchronique, « Le triomphe de Louis XVI », que j’ai écrite il y a bientôt 2 ans. Bon, c’est de l’uchronie partielle. Car dans tout récit uchronique, on assiste à une situation qui succède à une divergence de l’Histoire. Alors que dans cette nouvelle, c’est plutôt la divergence qui est décrite. Mais qu’importe, ça reste quand même dans l’esprit de la discipline.

À vous de juger en cliquant ici.

 

 

07/03/2009

L'assassin habite au 41

 

Dédié à Stanislas-André Steeman

 

La station L’Arche orbitant à 1000 kilomètres au-dessus de la Terre, était considérée depuis trois décennies comme un véritable havre de paix. Ce fut lors de la propagation sur toute la planète d’un virus criminogène, que l’on avait décidé d’envoyer vivre dans l’espace cinquante familles à bord d’une structure prévue à l’origine pour diverses études scientifiques.

Le but était bien sûr de préserver quelques échantillons d’humains ; les perspectives les plus alarmistes circulant alors quant à la contamination massive des Terriens.

Heureusement, d’éminents chercheurs étaient parvenus relativement rapidement à isoler le virus, à découvrir des médicaments permettant de le combattre, mais surtout un vaccin afin de s’en prémunir.

Quoi qu’il en soit, les cinquante familles mises en orbite ayant été gagnées par une suspicion maladive, avaient demandé à ne plus quitter la station. Les autorités avaient répondu positivement à la condition qu’elles acceptent pour une simple raison de place, de renoncer à la procréation. Tout manquement à ce principe fondamental eût été aussitôt suivi d’un rapatriement de l’ensemble des familles, mais chacun avait respecté à la lettre la recommandation, et ainsi ce fut une population vieillissant au fil des années qui continua de vivre dans l’espace.

Le ravitaillement venait bien sûr de la Terre, et les Intervenants étaient sommés de passer impérativement par un sas de décontamination avant toute introduction à bord de la station.

Il semblait donc impossible que la moindre particule criminogène puisse s’immiscer dans ce petit monde protégé ; aussi quand un soir, la patrouille sécuritaire qui d’ordinaire faisait sa ronde sans avoir à intervenir, trouva un corps étendu dans le couloir d’accès aux appartements, juste devant la porte du numéro 50, la surprise fut très grande.

Le chef de patrouille pointa son indentifieur sur la personne qui avait été de toute évidence étranglée, et annonça aux trois hommes qui l’accompagnaient :

— Il habitait bien au 50. Il venait très probablement de sortir de chez lui.

Puis il pianota sur le cadran de son identifieur, et fronça les sourcils.

— Apparemment, dit-il au bout d’un instant, l’assassin habite au 41 !

Il emmena ses hommes jusque-là, et frappa à la porte de l’appartement.

L’homme qui ouvrit la porte, un vieillard à la longue chevelure et à la barbe lui arrivant en bas du ventre, vêtu d’une longue tunique blanche, prit un air effrayé en découvrant les membres de la patrouille sécuritaire, casqués et vêtus de cuir noir.

Le chef de la patrouille ne tenta pas de le rassurer, puisqu’il déclara tout de go :

— Un Résident a été étranglé, et il s’avère que l’assassin provient de votre appartement ! Vous êtes le Patriarche des lieux ?

— Heu… oui, fit le vieillard d’une voix tremblante. Mais personne n’est sorti du 41. Nous étions en train de lire en famille sur écran un ouvrage de Théophile Gautier, un écrivain du XIXème siècle terrien.

— Nous pouvons entrer ? fit le chef de patrouille.

Le Patriarche acquiesça de la tête, et laissa entrer les agents sécuritaires.

Bientôt ceux-ci arrivèrent dans le sas de culturation de l’appartement où se trouvaient les autres membres de la famille : 5 hommes et 6 femmes entre une soixantaine et une trentaine d’années. Comme le Patriarche, les hommes étaient chevelus et barbus ; quant aux femmes, leurs cheveux leur arrivaient au bas du dos, et tout le monde était vêtu de longues tuniques blanches.

L’émotion fut énorme quand ces Résidents du 41 apprirent de la bouche de leur Patriarche ce qui se passait.

Mais très vite, le chef de la patrouille leur ordonna de se soumettre au détecteur criminatif, un petit boîtier sur lequel il suffisait de poser les doigts.

Quand tous les membres de la famille se furent acquittés de ce qui pour eux ne pouvait que représenter une terrible épreuve, le chef de patrouille fut très soucieux, et soupira :

— Bon, il semblerait que l’assassin ne se trouve pas ici.

— Bien sûr, s’empressa de dire le Patriarche, puisque nous nous cantonnons tous depuis quatre heures dans notre sas de culturation, en exercice de lecture familiale. Puis, vous savez bien qu’il est impossible qu’il y ait un criminel à bord de L’Arche !

Le chef de patrouille passa outre ce qui venait d’être dit, et annonça à ses hommes :

— Bon, il ne reste plus qu’à prévenir le Coordinateur de la station.

Celui-ci, un homme de 80 ans, arriva bientôt. Après avoir écouté le rapport du chef de patrouille, il demanda :

— La localisation criminative était de forte intensité ?

Le chef de patrouille prit un air embarrassé.

— Justement non, elle était curieusement de très faible intensité.

— Alors, fit le Coordinateur, il nous faut solliciter la Sécurité Centralisée Terrienne.

Il tapota aussitôt sur son avertisseur qu’il portait au poignet, puis déclara :

— Il ne nous reste plus qu’à attendre. Espérons que l’on nous enverra vite quelqu’un.

 

****

Une petite heure plus tard, l’arrivée de deux hommes fut annoncée, et après être passés par le sas de décontamination, ceux-ci gagnèrent l’appartement 41.

Il s’agissait d’un individu très grand à la chevelure rousse et abondante, et d’un second tout aussi grand, mais complètement chauve. Ils portaient tous deux la combinaison grise de leur Unité.

— Je suis le commissaire Steeman, annonça le chevelu.

Puis, montrant du doigt le chauve, il poursuivit :

— Et voici mon assistant, le lieutenant R-Snew.

L’androïde hocha la tête, et le commissaire pria le Coordinateur de lui exposer la situation.

Quand cela fut fait, il demanda à visiter l’appartement. Celui-ci comprenait en plus du sas de culturation, des espaces de repos, de sustentation, d’hygiène et d’évacuations naturelles, ainsi que des placards où étaient entreposés divers encombrants, dans l’attente d’être ramassés par des Intervenants.

Et en passant devant la porte de l’un d’eux, le commissaire Steeman remarqua un petit trou dans le métal qui la constituait.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il.

Le Patriarche intervint aussitôt :

— Alors, ça ! je me le demande bien ! Il ne s’est rien passé de particulier, si ce n’est que cette porte a justement été changée depuis peu.

— Et il n’y avait pas ce trou dedans ? interrogea le commissaire.

— Absolument pas ! affirma le Patriarche.

Le commissaire se tourna alors vers le Coordinateur.

— Vous savez où a été fabriquée cette porte ?

— À l’usine universelle B’, je suppose, répondit l’interpellé.

— Qui se trouve dans le déserte de Gobi ?

— Heu… oui.

Le commissaire prit un air entendu, puis s’adressant cette fois au lieutenant R-Snew, il dit :

— Bon, lieutenant, préparez donc votre spectrozeur.

R-Snew hocha la tête, et sortit d’une poche de sa combinaison un appareil de forme allongée, ressemblant vaguement à un pistolet des temps anciens.

Alors, le commissaire Steeman demanda au Coordinateur et aux quatre agents sécuritaires de les suivre, lui et son adjoint.

Tout ce petit monde commença à patrouiller le long des couloirs de la station. Les agents sécuritaires et le Coordinateur se demandaient bien ce qui allait se passer, quand soudain le couloir s’éteignit, et que juste devant eux, se dressa une colonne de fumée d’un jaune phosphorescent qui se mit à onduler. Il ne fallut que quelques secondes pour que l’on devine une forme humaine à l’intérieur. Très vite, cette dernière prit de l’ampleur, et quand la fumée eut disparu d’un coup, ce fut un véritable colosse à la face de brute qui se planta devant les policiers, les agents sécuritaires et le Coordinateur dans le couloir de nouveau éclairé.

Le colosse commença à avancer de façon menaçante, mais le lieutenant braqua son spectrozeur sur lui, et aussitôt un éclair bleuté en sortit. Le colosse se figea dans une expression de surprise, puis commença à se disloquer ; et bientôt, à sa place, une nouvelle colonne de fumée jaune ondula depuis le sol. La fumée se dissipa en quelques secondes, et aux quatre agents sécuritaires et au Coordinateur, le commissaire Steeman déclara :

— Il y a peu encore, nous devions avoir recours à des spirites pour parvenir à ce résultat. Mais des scientifiques ont mis en équation des données ésotériques spécifiques, et élaboré le spectrozeur. Il était temps, car les spirites sont devenus une denrée rare de nos jours. Il doit en rester encore deux ou trois, mais dans un état physique et psychique très affaibli. Vu leur moyenne d’âge de 120 ans, ça peut se comprendre.

Les quatre agents sécuritaires et le Coordinateur étaient plus qu’ébahis, aussi le commissaire leur dit-il :

— Bon, messieurs, je vous dois quelques explications, alors pour cela, nous allons retourner au 41.

Toute la petite troupe s’y rendit, et en arrivant dans le sas de culturation que tous les Résidents avaient rejoint, le commissaire annonça :

— L’affaire est résolue, le criminel est hors d’état de nuire.

Le commissaire marqua alors une courte pause, et poursuivit :

— Voilà ce qui s’est passé. La porte du placard a été fabriquée à l’usine universelle B’ se trouvant dans le désert de Gobi. Or, dans le voisinage de cette usine, il y a un pénitencier qui a la particularité d’accueillir des criminels des plus coriaces, réfractaires à tout remède. Depuis longtemps, de nombreux détenus finissent leurs jours dans ce pénitencier, et un cimetière a été créé à proximité. À une certaine époque, on avait pris l’habitude de puiser dans l’organisme des détenus décédés, des substances fondamentales telles que le fer ou le zinc, afin de réaliser des alliages nécessaires à la fabrication industrielle. J’en déduis donc que dans votre porte, se trouvent des substances fondamentales, et selon ce qui me paraît évident, il y en avait certaines contenant des particules criminogènes qui se sont en quelque sorte réveillées, suite probablement à des frictions magnétiques. Cela a entraîné une réaction ectoplasmique, et la partie incriminée de ce qui ne semblait être qu’une simple porte s’est détachée de l’ensemble pour arriver jusqu’à l’appartement 50. Là, l’ectoplasme a repris consistance, et a libéré toute la matérialité du criminel qu’il contenait, le rendant à son état initial d’humain intégral prêt à tuer. Une fois le crime exécuté, le coupable est revenu à l’état ectoplasmique, puis a atteint le stade de l’invisibilité. Autant vous dire qu’il risquait de tuer de nouveau à tout moment et sans problème. Donc l’assassin habitait bien au 41, mais de façon très particulière. C’est d’ailleurs ce qui explique que la localisation criminative ait été de faible intensité.

— Mais comment pouvez-vous être sûr de tout cela ? demanda le Coordinateur.

Le commissaire afficha un air dégagé pour répondre :

— La lecture assidue et conjointe d’ouvrages de physique-chimie et de sciences occultes, me permet de tenir ce raisonnement comme fiable.

— Et nous ne craignons vraiment plus rien ? s’enquit le Patriarche.

— A priori non, fit le commissaire, puisque le coupable a été à la fois découvert et annihilé grâce au spectrozeur du lieutenant R-Snew. Mais il serait quand même utile de faire vérifier au plus vite l’ensemble de la station. Qui sait si un autre dangereux criminel ne se cache pas à l’état de métal ou autres, dans une porte, un plafond ou je ne sais quoi encore ! Il vous faudrait revoir également le fonctionnement de votre sas de décontamination, qui n’a apparemment été d’aucun effet sur la porte lors de son introduction à bord.

Le Coordinateur se crispa, mais prit toutefois bonne note des conseils du commissaire.

Quand ce dernier s’apprêta à partir, le Patriarche lui dit :

— Au fait, vous vous appelez bien Steeman ?

— Oui, répondit l’intéressé.

Et l’autre de continuer :

— Lors de nos lectures, ma famille et moi, nous avons découvert un ouvrage d’un certain Steeman, Stanislas-André Steeman, très exactement. C’est un parent à vous ?

Le commissaire hocha la tête.

— Oui, il s’agit d’un de mes très lointains ancêtres qui a vécu, je crois, au XXème siècle terrien. On en parle encore dans ma famille. Il a écrit un roman qui s’appelle, si j’ai bonne mémoire, L’assassin habite au… au… ah, tiens, il me semble bien justement que c’est au 41...

— Au 21 ! rectifia le Patriarche.

— Ah, oui, vous avez raison, c’est le 21, et non pas le 41 ! dit en riant le commissaire Steeman.

 

Patrick S. VAST - novembre 2008

24/02/2009

Sur un air des Platters

« Twilight Time » des Platters. Pour Tom, cela évoquait les plages de Miami ou de la West Coast. Le sable chaud, l’ambre solaire et les vagues. Un hymne chaloupé comme des pin-ups fifties léchant leur glace à la fraise.

Tom en rêvait de soleil et de nuits moites sous les palmiers.

Mais en guise de moiteur, il avait droit à la lourde ambiance étouffante d’un bastringue enfumé du Bronx : un affreux bouge irrespirable où dans un pogo chronométrique, des punks s’excitaient au son d’un groupe au rythme saturé.

New-York, les junkies, les punks… Tom en avait la nausée. Il rêvait de « Twilight Time », des Platters. Sortir du trou, sortir de son trou puant le chanvre, s’extirper d’une nuit no way out.

Il passa sa main sous son blouson de cuir bon marché, et sentit que ça poissait. En même temps, un vertige accéléra le rythme de son cœur en un mouvement tatychardique.

Il voulut se lever de sa chaise. Pour cela, il dut faire un violent effort qui l’obligea à serrer les dents.

Il parvint à se soulever, chancela, et s’écroula d’un coup sur le plancher graisseux du bouge.

Le groupe punk continuait de marteler son hymne métronomique, mais Tom ne l’entendait plus.

Dans sa tête coulait une douce mélodie, une harmonie de voix, les Platters dans une synchronie musicale.

Allongé sur le sol, Tom écouta religieusement « Twilight Time ».

Quand le morceau se termina, il avait oublié la ruelle sombre encombrée de poubelles puantes où il avait reçu un coup de couteau par un junky au bout du rouleau. Il voyait une vague venir s’échouer sur le sable doré d’une plage de Californie. Et c’est avec le sourire qu’il s’en alla s’échouer dans le monde de l’invisibilité, bercé par un air des Platters.

 

Patrick S. VAST - février 2009

 

NB : pour la version avec son et images, veuillez cliquer ici. 

17/02/2009

L'homme immobile

Il y a une trentaine d’années, j’ai passé un hiver à Avignon. J’habitais dans la vielle ville, derrière la place Pie, près de la rue de la Pyramide.

Je louais un studio dans un immeuble ancien. Et lorsque j’en sortais, je voyais toujours, se tenant immobile sous le porche de celui d’en face, un homme d’une quarantaine d’années, à la chevelure brune assez fournie, vêtu d’un manteau chiné.

Il avait une attitude pour le moins singulière. Il semblait attendre, tout en gardant les yeux rivés au sol. Il se tenait là par n’importe quel temps, et l’on eût pu croire qu’il ne quittait jamais cet endroit.

Plusieurs fois j’ai été tenté de l’aborder, mais je n’ai jamais osé. J’ai quitté Avignon à l’arrivée du printemps, et je me souviens que le jour de mon départ, l’homme étrange se tenait comme toujours à son poste.

Par la suite, j’ai souvent pensé à lui, m’interrogeant à son sujet.

Or, il se trouve que j’ai eu l’occasion de retourner à Avignon il y a un mois afin d’y accomplir une démarche. Après m’être acquitté de celle-ci, mes pas m’ont amené presque automatiquement jusqu’à la rue où j’avais vécu. J’ai tout de suite reconnu l’immeuble où j’avais séjourné, mais aussi celui d’en face.

L’homme mystérieux ne se trouvait plus devant, ce qui m’a paru presque insolite dans un premier temps. Je suis resté immobile, comme si j’attendais qu’il sorte, et se place sous le porche, les yeux fixant le macadam du trottoir. Au bout de peut-être cinq minutes, ça a été plus fort que moi ; j’ai traversé la rue, et ai poussé la porte de l’immeuble. Je suis arrivé dans une entrée où se répandait une odeur de renfermé. Et comme si quelque force étrange m’avait guidé, j’ai sonné à une porte se trouvant sur ma gauche.

Je suis alors demeuré à attendre, un peu oppressé. J’ai fini par entendre un grincement produit de toute évidence par une clé tournant dans la serrure qui avait fait son temps. La porte s’est d’abord entrouverte, puis petit à petit, est apparu le visage d’une vieille dame aux cheveux de neige.

— Ah, c’est vous, entrez donc, m’a-t-elle dit.

Sans chercher à comprendre, je me suis exécuté. Je suis entré dans une pièce parfaitement en ordre, où régnait une forte odeur d’encaustique. D’après l’ameublement, il s’agissait du séjour.

J’ai regardé la vieille dame qui était largement octogénaire, et j’ai demandé :

— Mais vous semblez me connaître ?

La vieille dame a hoché la tête.

— Bien sûr, je vous ai souvent vu sortir de l’immeuble d’en face.

Je n’en revenais pas.

— Mais cela fait au moins trente ans que j’en suis parti.

— Je sais, mais je ne vous ai pas oublié. Comme je n’ai pas oublié tous ceux qui habitent aux alentours. Après tout, il faut que je reste bien attentive, que j’observe et que j’enregistre tout. On ne sait jamais.

J’étais à la fois perdu et angoissé. Alors, comme pour m’apaiser, je suis allé droit au but :

— Au fait, le monsieur qui se tenait toujours sous le porche…

— Léon ? a fait la vieille dame.

— Heu… oui.

La vielle dame a soupiré :

— Il a disparu il y a plus de vingt ans. À mon avis, il s’est aventuré dans la rue, a quitté le porche. Il ne fallait pas, il ne fallait surtout pas !

— Mais pourquoi ?

— Parce que c’était un ordre !

— Mais un ordre de qui ?

— De ceux qui sont venus… une nuit.

— Mais de qui me parlez-vous exactement ?

— Eh bien, des créatures. Des créatures venues sans doute de très loin.

— Quand même pas d’une autre planète ! ai-je tenté de plaisanter.

La vieille dame a hoché de nouveau la tête.

— Allez donc savoir…

Puis un silence pesant s’est abattu dans la pièce, et je l’ai rompu en demandant :

— Mais, vous n’avez pas prévenu la police de la disparition de… Léon ?

La vieille dame a eu un air affolé.

— Mais vous n’y pensez pas ! Jamais on ne m’aurait cru, et j’aurais été prise pour une folle. Vous savez, lorsqu’on a vécu certains événements, il faut savoir se taire, tout garder pour soi. Sinon, on s’expose à de graves ennuis.

Puis la vieille dame m’a regardé avec une certaine compassion, et m’a dit :

— Vous n’auriez pas dû venir. Puis, je n’aurais pas dû vous ouvrir. Et surtout, je n’aurais pas dû vous parler de tout cela.

— Mais pourquoi ?

La lèvre inférieure de la vieille dame s’est mise à trembler.

— Parce qu’il risque de vous arriver ce qui est arrivé à Léon, bien sûr !

Je me suis senti blêmir. Puis j’ai décidé de prendre congé, et me suis hâté de sortir.

J’ai traversé l’entrée sentant le renfermé, et ai ouvert la porte de l’immeuble.

Alors, tout naturellement, je suis demeuré immobile sous le porche, fixant le macadam du trottoir. Je ne sais pendant combien de temps je suis resté ainsi, mais soudain, je me suis arraché à ma torpeur, et usant de toute ma volonté, j’ai décidé de traverser la rue, d’oser m’aventurer hors du porche.

Je ne puis exactement décrire ce que j’ai ressenti à ce moment-là. Enfin, si ; je dirai simplement que ça fait une sale impression de sentir son cœur s’arrêter de battre.

 

 

Patrick S. VAST - février 2009